J’ai dit encore que la ville de Rio-de-Janeiro était très bien éclairée ; rien n’est plus vrai, et si on comprend dans la ville les immenses faubourgs qui en dépendent, on pourrait dire sans exagération qu’elle l’est mieux que toute autre ville du monde. Notre cher Paris lui-même ne prendrait tout au moins que le second rang, malgré l’éclairage électrique de l’avenue de l’Opéra, les numéros lumineux des maisons dans certains quartiers élégants et les réverbères à cinq foyers. C’est qu’il en est à Paris de la lumière comme des sergents de ville : on en trouve à profusion là où il en est le moins besoin, mais il s’en rencontre de moins en moins à mesure qu’en s’éloignant du centre les voies deviennent plus désertes. La campagne de Rio est éclairée jusqu’à une très grande distance de la ville, et cette masse de lumière est telle que sa réverbération sur les nuages permet souvent aux navires de reconnaître leur position à trente ou quarante lieues de la baie.
Je ne voudrais pas entreprendre une étude descriptive complète de la ville de Rio ; cependant il me paraît difficile de passer sous silence la remarque que j’ai faite d’une absence presque complète d’égouts. Peut-être des travaux sérieux sont-ils commencés ; il serait à souhaiter qu’ils fussent bientôt finis, car c’est là, m’a-t-on dit, la source de bien des désagréments pour les habitants et l’une des causes qui favorisent le développement de certaines maladies. Cela est d’autant plus probable que dans la saison malsaine, l’été, qui correspond à notre hiver (de décembre à mars), il y a des pluies subites et diluviennes. La ville est alors inondée en quelques minutes, les communications interrompues, et les eaux, n’ayant d’autre écoulement que les ruisseaux tracés au milieu des rues, entretiennent ainsi une humidité qui, sous un pareil climat, ne peut être que fort dangereuse.
Aucune rivière ne passe à Rio, aucun cours d’eau important ne se jette dans la baie, qui n’a reçu son nom (Rivière de Janvier) que par le fait de la méprise de Souza, lorsqu’il la découvrit le 1er janvier 1531 et crut que cette magnifique rade devait être l’estuaire de quelque grand fleuve. Cette respectable erreur se retrouve dans le Dictionnaire de la conversation.
L’eau douce employée dans la ville vient des cascades supérieures du Corcovado ; elle est excellente et d’une limpidité parfaite. L’aqueduc de la Carioca, qui la distribue à un grand nombre de fontaines publiques, est une solide et massive construction dans le genre romain. C’est le premier grand travail achevé à Rio ; il date de 1740.
Quelques heures de flânerie dans les rues commerçantes suffirent à me prouver l’incroyable et cependant réelle cherté de toutes choses. Les prix me paraissaient d’autant plus fantaisistes que la monnaie brésilienne a pour point de départ une unité en quelque sorte imaginaire.
Cette unité est le reis (réal). Cent reis valent environ vingt-sept centimes ; encore le cours est-il très variable.
Tous les payements, sauf pour de petites sommes, se faisant en papier, le rapport de ces billets avec la monnaie européenne d’or ou d’argent donne lieu à un agiotage continuel, dont les voyageurs, naturellement, supportent les conséquences. Quoi qu’il en soit, lorsqu’on a changé quelques louis chez le premier « honnête » homme venu, et qu’en a en portefeuille une liasse de papiers de toutes couleurs, ornés du portrait de S. M. dom Pedro, on ne sait plus du tout ce qu’on possède, et on ignore absolument ce qu’on paye. Pendant que l’arithmétique de l’imagination vous dit que, puisque le reis n’est à peu près rien du tout, dix reis, cent reis, mille reis ne sont pas grand’chose, la vieille habitude vous souffle à l’oreille que le billet de banque est une chose précieuse et intéressante, et que vous êtes bien heureux d’en avoir autant dans votre poche.
Bref, le soir de notre arrivée, nous étions six à dîner, nous achevions un repas modeste et mauvais ; nous demandons « l’addition » ; le garçon nous apporte une note de 32,000 reis… Était-ce cher ou bon marché ? Répondez, lecteur… Vous n’en savez rien ? Eh bien ! nous n’en savions pas davantage, tout en couvrant ce serviteur de bank-notes ; longtemps après, nous avons reconnu que nous avions payé notre dîner à peu près 80 francs. C’était donc cher ? Pas du tout. C’était (relativement) bon marché, parce que ce jour-là le franc valait 410 reis, tandis que quelque temps avant il n’en valait que 315.
Il y a quatre théâtres à Rio, dont le principal, construit en 1812, est, dit-on, plus vaste que la Scala de Milan. Ce théâtre était fermé, je n’ai pu le voir. Le théâtre de dom Pedro II, situé sur le chemin de Botafogo, donnait Faust le jour de mon arrivée ; n’ayant rien de mieux à faire, nous tentâmes l’aventure, et, après avoir payé un nombre invraisemblable de mil reis, j’eus la jouissance d’un fauteuil d’orchestre, lisez « chaise » d’orchestre, dans une très grande et haute salle, toute blanche et garnie des deux tiers des spectateurs qu’elle pouvait contenir.
Comme dans les théâtres espagnols, les loges ne sont séparées que par une cloison à hauteur d’appui ; le devant de la loge est aussi plus bas que dans nos théâtres. On voit mieux, et surtout on est mieux vu ; l’aspect général est plus gai, plus vivant, bien que l’ornementation soit à peu près nulle. Il n’est pas nécessaire, comme à notre nouvel Opéra de Paris, d’être dans le lustre pour voir les toilettes des femmes qui sont dans les loges, dont les gens placés à l’orchestre n’aperçoivent, vous le savez, que la coiffure.