On se demande comment des navires à voiles ont pu, dans le bon vieux temps, se hasarder à naviguer au milieu de tant de dangers. Je pourrais vous dire, d’abord, que dans ce temps-là on avait l’espoir de découvrir quelque chose ; on ne l’a plus guère à notre époque, et puis, autant par habitude que par impuissance, on ne vivait pas à la vapeur (je dis cela aussi au figuré) comme on le fait aujourd’hui.

Vous nous avez vus franchir le détroit de Magellan en deux jours et quelques heures, et nous aurions pu y mettre moins de temps, si nous avions été dans la saison des longs jours. Voulez-vous savoir ce qu’il fallait à nos pères pour accomplir le même trajet ? Voici des chiffres :

Magellan, ou plus correctement Magalhaens, officier portugais, passé au service de l’Espagne, avec cinq navires montés par 236 hommes, découvrit le détroit, et le franchit en 30 jours, Thomas Cavendish, en 1587, mit 33 jours, le commodore Byron, en 1764, mit 51 jours, Carteret, sur le Swallow, qui cependant avait fait partie de l’expédition de Byron, passa 84 jours dans le détroit, et l’illustre Bougainville, avec les frégates la Boudeuse et l’Étoile, en 1767, contrarié par les vents contraires, fit sa traversée en 52 jours, dont 40 furent employés à parcourir une distance de 180 milles ou 60 lieues, représentant la moitié du chemin.

On cite, comme une exception tout à fait remarquable, le voyage de la frégate anglaise Fishguard, qui passa sous voiles de l’est à l’ouest en 17 jours.

Voilà comme naviguaient nos aïeux, et au prix de quelle patience ils ont acquis la gloire de nous montrer la route dans ces parages que nous prenons à peine le temps de regarder.

Aujourd’hui, les navires à voiles ne passent plus jamais par le détroit, et la traversée de l’est à l’ouest est considérée pour eux comme impraticable. Au contraire, un navire à vapeur, quoique à peu près certain de recevoir au moins un coup de vent, s’il est solide et bien dirigé, passera en deux, trois ou quatre jours, quand même, et presque sans ralentir sa vitesse, ce que nous avons une fois de plus démontré.


Le 5 octobre, vers midi, la Junon, laissant à sa gauche la pointe sud de l’île Sainte-Élisabeth et le pic Sainte-Anne, très élevé, pointu et à arêtes absolument droites, s’engageait dans le canal Smith, qui est la partie la plus méridionale des canaux latéraux. Depuis le matin, nous avions été, comme la veille, battus par une forte brise du nord-est, à rafales ; mais dès que nous fûmes dans les passages resserrés, à l’abri des hautes collines situées à notre droite, nous retrouvâmes un calme presque parfait.

A partir de ce moment, les surprises succèdent aux surprises. Le caractère des paysages qui défilent sous nos yeux est extrêmement varié, mais n’a plus la sévérité austère de ceux du détroit. Le décor change à chaque instant ; nous naviguons sur une suite de petits lacs encaissés entre des collines couvertes de verdure et parsemés d’îlots, de rochers, qui se cachent et se démasquent tour à tour à mesure que la Junon les contourne. La largeur du canal n’est pas bien grande ; cependant nous filons à toute vitesse, pour rester maîtres du courant. Il n’y a plus de route à la boussole (au compas, comme disent les marins), l’œil est seul juge de la direction du navire. La barre est continuellement en mouvement, et c’est plaisir de voir notre grand steamer se lancer à droite ou à gauche, faisant parfois plus d’un demi-cercle pour tourner autour d’une pointe, éviter une île placée au beau milieu de sa route et repartir tout droit devant lui, jusqu’à ce qu’un nouvel obstacle l’oblige à se déranger encore.

Chacun de nous cherche dans ses souvenirs quelque ressemblance avec ce que nous voyons : « Voici un paysage des Alpes !… Tenez, maintenant, c’est le Jura ! » M. de Saint-Clair, qui a longtemps habité Glascow, prétend que rien ne rappelle mieux l’Écosse !… Un autre nomme un des plus jolis sites des bords du Rhin… Le froid est assez rude, mais nous nous amusons réellement trop pour avoir la pensée de quitter la dunette ; les plus braves sont juchés sur le gaillard d’avant et à chaque tournant de route cherchent à deviner par où on va passer. En effet, il nous semble être continuellement au centre d’un cercle étroit, et l’œil ne distingue pas les coupures qui nous permettront d’en sortir.