LES CANAUX LATÉRAUX DES COTES DE LA PATAGONIE

Où sont les canaux latéraux ? — L’ancienne navigation. — Un canot de sauvages. — La baie de l’Isthme. — Les Pêcherais à bord de la Junon. — Mouillage et excursion à Puerto-Bueno. — Le lac d’Aunet. — Les glaces flottantes. — Le havre Grappler. — Passage du Goulet anglais. — Sortie des canaux.

En mer, 9 octobre.

Veni, vidi, vici. Nous sommes venus, nous avons vu et nous avons vaincu… sans la moindre appréhension, les difficultés de notre passage dans les canaux. J’exagère un peu, car la journée d’hier a été assez rude ; mais ne commençons pas par la fin.

Ayez la bonté de prendre un atlas, ou de rassembler les souvenirs de vos études géographiques, afin que je puisse vous montrer ces fameux canaux, où je vous souhaite, si jamais vous y passez, ce qui est peu probable, de faire une traversée aussi heureuse et aussi agréable que la nôtre.

Vous voyez bien, tout en bas de la carte, à la pointe de l’Amérique du Sud, le détroit de Magellan, qui sépare la Terre-de-Feu, les îles de la Désolation et quelques autres archipels, tout déchiquetés, du grand continent américain. Nous y sommes entrés par l’est, c’est-à-dire par l’océan Atlantique, et rien n’était plus simple, au sortir du Long Reach, le passage étant de plus en plus large, que de continuer tout droit notre route au nord-ouest et d’entrer dans l’océan Pacifique.

C’est ce que tout le monde fait, mais nous n’avons pas voulu faire comme tout le monde. Regardez, s’il vous plaît, la côte américaine à partir de la sortie du détroit et en remontant vers le nord. Depuis le 53e degré de latitude jusqu’au 47e, sur une longueur de cent cinquante lieues terrestres, vous voyez une multitude d’îles et d’îlots de toute forme, de toute grandeur, pressés contre la côte : c’est l’archipel de la Reine-Adélaïde, les îles de Hanovre, Chatham, l’archipel de la Mère-de-Dieu, la grande île Wellington, entourée de rochers plus ou moins étendus, avec une profusion de petits bras de mer, de petites criques, de petits détroits à n’en plus finir… et tout cela se subdivise en un nombre infini d’accidents géographiques, qui lasseront encore pendant longtemps la patience des plus obstinés géographes.

Le problème à résoudre est de s’engager là dedans par un bout et de ressortir par l’autre. C’est un jeu, tout comme le baguenaudier ou la célèbre question romaine ; seulement, comme les roches sont aussi dures là que partout ailleurs, qu’il n’y a aucun établissement de radoub, même en projet, qu’il ne passe à peu près personne dans ce curieux labyrinthe et que les habitants en sont anthropophages, c’est un jeu dont la mise est un peu chère : il est indispensable de n’y point perdre.

Je me hâte de dire que le « secret » est connu. Les cartes sont fort incomplètes, mais une ligne sinueuse, tracée au travers de ce fouillis, indique la route à suivre. C’est au bateau à se « débrouiller » (expression toute maritime), pour ne pas passer à droite quand il faut passer à gauche, veiller la force des courants afin de ne point dévier, ne jamais prendre un îlot, un golfe ou une pointe pour une autre, calculer sa vitesse pour tourner quand il faut, pas trop tôt, pas trop tard ; s’arranger de manière à atteindre une petite baie chaque soir pour y passer la nuit, n’en pas manquer l’entrée et mouiller au bon endroit. Ce n’est pas plus difficile que cela.

Moyennant quoi, si vous avez beau temps, ce qui est fort rare, je vous garantis la plus heureuse et la plus intéressante des traversées.