Le vent est toujours très inégal et par moments très fort ; mais notre attention est trop retenue par les austères beautés du paysage pour que nous songions à nous occuper des manœuvres. Nous traversons ainsi une suite de grands lacs toujours bordés de montagnes presque à pic, dépouillées d’arbres à la moitié de leur hauteur et séparées par de profonds ravins. De tous côtés, nous sommes enveloppés par un horizon d’autres montagnes beaucoup plus élevées, couvertes de neige, souvent reliées entre elles par d’immenses glaciers. A deux reprises différentes nous avons aperçu de la fumée sur les rives de la Terre-de-Feu. Quelques silhouettes noires se détachaient autour des foyers. Ce sont des campements de Feugiens.

Tout à coup, une exclamation retentit : « Canot à l’avant ! » En effet, à la distance d’un kilomètre, on aperçoit une pirogue d’indigènes ; ils se tiennent au large et nous attendent évidemment au passage, s’agitant beaucoup et poussant des cris auxquels, bien entendu, nous ne comprenons absolument rien. On stoppe et on leur lance une amarre ; mais la Junon ne s’arrête pas court comme un cheval arabe ; la vitesse acquise et la force du courant nous entraînent encore, le vent nous fait dériver sur la côte, qui n’est pas bien loin. « Tribord toute ! Machine en avant ! » Les Feugiens lâchent la corde et manquent de chavirer. Nous voilà repartis. Cependant, j’ai eu le temps de les voir, et je puis vous assurer que j’ai vu des sauvages, de vrais sauvages, aussi laids et aussi peu vêtus qu’on peut le désirer. La pirogue, faite d’écorce, doublée de cuir, était montée par quatre individus, dont deux femmes, tous entièrement nus, sauf une peau jetée sur les épaules et couvrant pudiquement une partie de leur dos. Ces pauvres êtres agitaient des fourrures, qui m’ont paru être de la loutre et que, sans doute, ils voulaient échanger avec nous. Il y avait encore dans la pirogue deux chiens, dont l’un d’assez grande taille, au museau pointu. A l’avant, un feu était allumé sur un lit de gravier. Tels sont les Indiens de la Terre-de-Feu, nommés Pêcherais, parce qu’ils ne vivent guère que dans leurs bateaux et qu’ils s’alimentent presque exclusivement du poisson qu’ils prennent dans les baies et les passages du détroit.

Le ciel s’est un peu éclairci. Nous entrons dans le Long Reach. Le vent a tourné sur notre droite et souffle grande brise de nord-nord-est. Il est cinq heures au moment où nous entendons le commandement traditionnel : « Chacun à son poste pour le mouillage ! » — Où cela, le mouillage ? Nous sommes entre deux murailles escarpées ; pas la moindre crique en vue. Le commandant lorgne à notre gauche avec beaucoup d’attention ; je lorgne aussi, mais je ne vois rien du tout. Soudain, la Junon lance de ce côté, se dirigeant droit sur la terre, puis revient sur tribord et, décrivant un 8 dans la largeur du canal, en s’aidant des focs et de la grande voile goélette, remet le cap plus obliquement sur cette même terre. A mesure que nous approchons, il nous semble découvrir quelque chose comme une fente entre les montagnes ; nous voici engagés dans un étroit passage entre la haute terre et une ligne de petits rochers qui, tout à l’heure, se confondaient avec la côte. Une roche à fleur d’eau est devant nous ; on la contourne à quelques mètres et nous nous trouvons tout au fond d’une colossale cuvette, au milieu de laquelle nous laissons tomber l’ancre. Ici, point de rafales, pas même de clapotis ; quelques rides à la surface d’une eau calme, claire et profonde.

Nous sommes à l’abri pour la nuit, et comme il reste encore trois quarts d’heure de soleil, nous sautons dans les canots pour aller à terre pêcher des moules et tirer des canards.

L’endroit où nous avons pénétré si hardiment et si heureusement se nomme la baie Swallow (hirondelle), du nom du navire que montait le capitaine Carteret, lorsqu’il la découvrit. C’est, paraît-il, le meilleur mouillage du détroit ; mais il faut bien prendre ses mesures avant d’y entrer et regarder si quelque autre navire n’y est déjà, car il y a bien juste la place pour un bâtiment de notre taille.

L’endroit où nous débarquons est assez étrange, mais n’a pas cet aspect désolé qu’on pourrait supposer à une terre nommée Terre-de-la-Désolation. Aucun être humain, il est vrai ; en revanche, une végétation assez abondante, absolument vierge, où le hêtre antarctique, que nous avons reconnu du bord, domine, entremêlé de houx et de canneliers, tout cela réparti par petits bouquets et disséminé au hasard. La terre, recouverte d’une accumulation de végétaux parasites, est bossuée çà et là par de nombreux rochers grisâtres. Nous enfonçons parfois jusqu’à mi-jambe dans un sol que la fonte des neiges a presque partout détrempé ; sautant de pierre en pierre, pour éviter ces crevasses marécageuses, nous atteignons bientôt le pied des collines granitiques qui se dressent en amphithéâtre tout autour de la petite baie.

L’ascension est commencée. Ma mémoire évoque, je ne sais pourquoi, le souvenir du Corcovado, et, en regardant cette nature austère qui m’environne, il me faut un effort de raison pour comprendre comment, en si peu de temps, j’ai pu me trouver transporté dans ce milieu si différent, si opposé, qui me semble appartenir à un autre monde.

Quand nous avons gravi une centaine de mètres, notre regard embrasse alors toute la baie. Par un heureux hasard, le temps, assez sombre pendant la journée, s’est éclairci ; le ciel est très pur, et le soleil, à son déclin, colore de reflets rose pâle les versants et les glaciers des hautes montagnes de l’autre rive du détroit. Le vent, qui ne s’est pas calmé, fait encore moutonner les eaux où nous naviguions il y a une heure, mais ici, tout est d’un calme parfait. Notre blanche Junon semble endormie au milieu de ce lac paisible ; c’est à peine si le souffle d’une légère brise agite son pavillon, dont la nymphe d’une cascade voisine ignore peut-être les couleurs.

Je n’ai pas voulu monter plus haut, et je ne suis redescendu qu’en voyant mes compagnons, chargés d’oies et de canards (j’allais ajouter sauvages), se diriger vers le point où les canots nous attendaient. L’une de nos embarcations, dans laquelle les marins avaient entassé plusieurs milliers de moules gigantesques, longues comme la main, recueillies sur les roches de la côte, eut toutes les peines du monde à démarrer.

Ce matin, à cinq heures, nous sortions sans encombre du havre Swallow et nous dirigions vers la sortie du détroit. Bien que le temps ne soit pas mauvais au large, le commandant, à notre grande joie, s’est décidé à continuer sa route par les canaux latéraux des côtes de la Patagonie. Quand nous en serons sortis (si nous en sortons), je vous dirai mon impression sur ces parages presque inconnus, visités, à de rares intervalles, par quelques navires de guerre, et dont les beautés égalent, dit-on, si elles ne les surpassent, celles du détroit de Magellan.