Le lendemain, avant le jour, le cliquetis sonore du guindeau à vapeur nous avertissait que la Junon reprenait sa route. La curiosité l’emportant sur le besoin de sommeil, nous voilà tous bientôt sur le pont, emmitouflés, encapuchonnés comme des Groenlandais. La précaution n’était pas inutile, car pendant la nuit le temps était devenu sombre et très froid. De gros nuages roulent dans toute l’étendue du ciel et donnent une teinte noire aux eaux glacées du détroit. Nous descendons très rapidement le long de la côte de la presqu’île de Brunswick, à une distance de quelques centaines de mètres. Une petite baie s’ouvre à trente milles au sud de Punta-Arenas ; elle est connue sous le nom de Port-Famine. C’est là que le célèbre navigateur espagnol Sarmiento s’établit, en 1581, avec quatre cents émigrants. Six ans après, la colonie avait cessé d’exister ; presque tous étaient morts de faim. Sur les ruines de Port-Famine, les capitaines anglais King et Fitz-Roy, auxquels on doit les premiers travaux hydrographiques sérieux du détroit, avaient établi leur observatoire.
Le paysage a complètement changé. A mesure que nous avançons, les côtes s’élèvent de plus en plus ; celle de la Terre-de-Feu, que nous avons à notre gauche, présente l’aspect d’un immense massif de montagnes à demi noyé dans un déluge qui menace de l’engloutir ; la mer, pénétrant dans les gorges, les cols, les crevasses, découpe une quantité de canaux, de presqu’îles, d’îles et de golfes. Plus de falaises basses, plus de plages ; tout est confondu dans un chaos de pics aigus, de collines éventrées, de promontoires déchiquetés, s’entassant les uns sur les autres, et tous les sommets un peu élevés sont couronnés d’une nappe de neige éblouissante et immaculée.
Nous avons, en suivant la côte, incliné notre route du sud vers l’ouest ; le passage devient plus étroit.
A huit heures du matin, nous avons devant nous, et tout près, un énorme rocher, dont le flanc tombe à pic dans la mer d’une hauteur de plus de trois cents mètres. C’est le cap Froward, c’est l’extrémité méridionale du continent américain[6]. Au même instant, un grain d’une violence extrême fond sur nous, des rafales de grésil et de neige nous fouettent brutalement au visage. Peu importe ! Nous avons sous les yeux un si grandiose panorama que toutes les tempêtes de l’océan austral ne nous feraient pas lâcher pied. Nous restons cramponnés aux barres du gaillard d’avant, ne nous lassant pas de regarder.
[6] Latitude : 53° 54′ sud.
Partout la couleur est sévère et la forme audacieuse. Le cap Froward surgit du fond des eaux avec une incomparable majesté ; ses flancs rudes, noirs et nus, ses proportions colossales, font penser à l’un des rois géants des peuples préhistoriques. Autour de lui, la nature a pris un aspect sauvage, presque terrible ; c’est un enchevêtrement de montagnes aux versants abrupts, aux contours bizarres, de vallées, de cratères, de précipices. Les tons sont durs, les ombres sont noires ; l’œil a peine à suivre la perspective de ces plans qui semblent se heurter plutôt que se succéder dans les lointains. Là où les nuages laissent une trouée, la blancheur éclatante des neiges se confond avec la blancheur du ciel, et les profils des hauteurs prennent quelque chose de fantastique. Tout cela forme comme un immense décor où le pinceau d’un homme de génie aurait voulu représenter un paysage extra-terrestre ; cela ne ressemble à rien de ce que nous avons vu, ni à rien de ce que nous avons imaginé, et l’impression qui se dégage de cet ensemble, dont les mots « imposant, magnifique, superbe » ne donnent aucune idée, est la plus profonde que j’aie éprouvée en face des œuvres de la nature.
Nous passons au milieu des rafales, qui soufflent par moments avec une telle furie qu’elles menacent de déferler les voiles, cependant soigneusement rabantées. Le point le plus sud de notre voyage est franchi. Notre route est maintenant à l’ouest, et bientôt, tout en suivant les sinuosités du détroit, elle s’infléchira vers le nord.
La végétation a commencé à se montrer. Ce ne sont pas quelques bouquets de lichens rabougris, ou quelques arbrisseaux clairsemés, mais de véritables forêts, touffues, impénétrables, de hêtres antarctiques, qui escaladent les pentes rugueuses des ravins. Cet arbre est, je crois, le seul qui se montre dans ces parages ; il est peu élevé, le tronc est mince, court, droit et d’une couleur claire, parfois aussi blanche que l’écorce du bouleau. Plus nous avançons et plus le pays est boisé. Les côtes sont partout escarpées et, sur notre gauche, du côté de la Terre-de-Feu, nous laissent entrevoir dans leurs découpures compliquées des canaux de toute forme, de toute grandeur se dirigeant vers le sud.
Vers midi, la Junon, poursuivant sa course à toute vitesse, atteint les parties les plus resserrées du détroit ; c’est d’abord l’English Reach, qui commence aux îles Charles, et ensuite le Crooked Reach (canal crochu), dont l’entrée, barrée par l’énorme pic Thornton, semble ne laisser aucun passage aux navires.