Il n’y a pas un seul Patagon à Punta-Arenas, mais on en voit deux ou trois fois par an, le plus souvent en été ; or, nous sommes à la fin de l’hiver. Poussés par la nécessité, ils viennent, au nombre d’une cinquantaine environ, échanger des dépouilles de guanaque, d’autruche, de puma et de renard contre de l’eau-de-vie, du tabac, des couvertures et des vêtements. Hommes et femmes sont, il est vrai, d’une taille au-dessus de la moyenne, mais qui n’a rien d’extraordinaire. Le corps est bien proportionné, et les pieds, que l’on dit souvent être énormes, sont simplement en rapport avec la taille. Magellan, qui leur donna ce nom de Patagons, à cause de la grandeur de leurs pieds, ne les vit pas sans doute de bien près, sans quoi il eût remarqué que c’étaient les peaux de bête roulées dont ils se servaient en guise de souliers qui leur donnaient cette apparence bizarre. Les navigateurs qui vinrent après lui en firent des récits non seulement exagérés, mais fréquemment contradictoires.
Les Patagons qui occupent cette partie du pays, la plus méridionale du monde habité, appartiennent à la race des Indiens Tehuelches. Ils ont quelques coutumes étranges, dont l’une des plus originales est l’extrême importance qu’ils accordent à la manière d’ensevelir leurs morts. Ils croient nécessaire que le corps du défunt soit placé exactement dans la même position qu’il occupait… avant sa naissance, et s’ils craignent que la rigidité cadavérique ne s’empare trop rapidement du sujet, ils n’hésitent pas à commencer l’ensevelissement avant qu’il ait rendu le dernier soupir. On plie avec soin le moribond, de manière que son menton touche à ses genoux et qu’il occupe le moindre espace possible ; c’est là le principal ; ensuite on le coud bien serré dans un cuir frais, qui doit se resserrer davantage en se desséchant, et on le dépose dans le sable, à une très faible profondeur, avec ses armes et quelques aliments.
Je n’ai pu avoir aucun renseignement positif sur la religion des Patagons, et il y a apparence qu’ils n’en professent aucune, malgré l’idée du grand voyage indiquée par le soin de placer de la nourriture à la portée du mort. Quelques voyageurs prétendent cependant qu’ils adorent le soleil, contrairement aux indigènes de la Terre-de-Feu, qui adoraient la lune.
Le chiffre des Indiens Patagons répandus sur tout le territoire n’est pas exactement connu. A Punta-Arenas, on estime qu’il n’y en a pas plus de quatre ou cinq mille en tout. Ce qui paraît à peu près certain, c’est que les Patagons ainsi que les Indiens Pampas, et très probablement les Araucans, sont destinés à disparaître et non à se fondre dans les races nouvelles qui peuplent le continent sud-américain.
Le Chili a fait de Punta-Arenas un pénitencier, tenu assez sévèrement et gardé par un navire de guerre, depuis qu’une révolte des convicts, suivie d’un pillage en règle de la petite ville, a invité le gouvernement à prendre des mesures de précaution sérieuses. La population de cette pauvre colonie est de douze cents âmes environ et, malgré les louables efforts du gouvernement chilien, il est douteux qu’elle puisse jamais prendre un développement de quelque importance. D’ailleurs, le percement de l’isthme de Panama, qui aura lieu tôt ou tard, détruira bien vite tous les établissements qui pourront exister dans le détroit et rendra pour jamais ces mornes rivages à l’éternelle solitude.
Notre rentrée à bord fut une véritable odyssée. Comme on devait appareiller le lendemain matin à quatre heures et que l’équipage était fatigué, il avait été convenu que la Junon n’enverrait pas d’embarcation pour prendre les retardataires. Sauf les deux veilleurs de quart, tout notre monde dormait donc profondément dans son hamac ou dans sa couchette, lorsque nous nous présentâmes sur le petit môle décrépit. Nous cherchons le canot que le capitaine du port avait mis, tout à l’heure, si obligeamment à nos ordres. Point de canot. Il fait un froid de loup ; une bise glaciale qui vient de caresser les cimes neigeuses de la Terre-de-Feu souffle à nos oreilles ; la perspective d’une nuit de faction sur cette plage n’a rien de réjouissant. Nous commençons par donner au diable les Chiliens, la colonie, les Patagons, Magellan et la Junon elle-même, ce qui nous réchauffe un peu ; puis, revenant à des sentiments plus pratiques, nous lançons dans l’espace des appels à toute volée.
Au bout de quelques minutes, nous voyons un fanal qui s’en va de l’avant à l’arrière. L’espoir renaît dans nos cœurs ; nous redoublons nos hurlements désespérés…; le fanal s’arrête et descend dans une embarcation qui vient à nous, vigoureusement nagée. Hourra pour les braves marins ! Non, trois fois, cent fois hourra ! car ce sont quatre de nos camarades qui, n’ayant pas pris sur eux de faire réveiller le commandant pour demander qu’il donne l’ordre de nous envoyer une embarcation, ont obtenu de l’officier de quart la permission de venir nous chercher eux-mêmes.
Nous embarquons après avoir déposé dans le fond du canot deux marins restés « à la traîne », qu’un ancien de l’expédition Pertuiset, devenu cabaretier, a impitoyablement grisés. A minuit et demi, gelés, transis et trempés, nous gravissions l’échelle de coupée,
« Jurant, mais un peu tard, »
qu’on ne nous prendrait plus à compter sur les promesses espagnoles, faites de bonne foi, sans doute, mais oubliées de même.