Il fait toujours beau et la température est supportable ; nous sommes enchantés de faire connaissance avec un des coins les plus ignorés du monde, mais les beautés de la nature nous laissent assez froids. A notre gauche, la terre est à peine visible, et son nom de Terre-de-Feu[5] ne suffit pas à enflammer notre enthousiasme. A droite, la côte, que nous laissons à quatre milles environ, est d’un jaune brun, sans trace de végétation, sans accident de terrain remarquable. Tout l’intérêt se concentre dans la navigation elle-même. Le passage, qui paraît fort large, est semé de hauts-fonds dangereux qu’il faut beaucoup d’attention pour éviter, surtout en approchant du goulet, car on ne le voit bien qu’au moment de s’y engager. Une des bouées marquées sur la carte n’est plus en place. Heureusement, les points un peu saillants ont été reconnus, nous inclinons légèrement notre route sur bâbord, et nous voilà au milieu du premier goulet.
[5] Les premiers navigateurs qui tentèrent le passage du cap Horn aperçurent plusieurs volcans, aujourd’hui éteints, sur les îles voisines : de là le nom de Terre-de-Feu.
Il est midi. Un fort courant marche avec nous. Ce n’est plus une vitesse de dix nœuds qu’a la Junon, mais bien de quatorze nœuds et plus. Les falaises à pic qui bordent les rives ont bientôt disparu, et nous entrons dans un second bassin de forme elliptique, semé de quelques bancs laissant entre eux un large et facile passage. La physionomie du pays est à peu près la même, cependant moins aride. Les falaises, toujours assez basses, sont couronnées de plaines à peine ondulées ; quelquefois nous passons devant de simples plages sablonneuses, dont la pente presque insensible semble se continuer sous les eaux. Par tribord, c’est l’extrémité méridionale des vastes pampas, qui s’étendent ainsi depuis le pays des palmiers jusqu’à celui des glaces éternelles ! Mais où ai-je vu quelques-uns de ces aspects ? En traversant les steppes de la Hongrie, sur les bords du Danube, entre Pesth et Belgrade.
Un promontoire, qu’on nomme le cap Gregory, marque l’entrée du second goulet, un peu plus large que le premier. Nous le franchissons en une demi-heure ; la violence du courant est devenue très grande, et le commandant fait mettre deux hommes de plus à la barre du gouvernail. A la sortie du second goulet (il est trois heures et demie), un passage difficile se présente. Le détroit en ce point a bien dix milles de large, mais il est barré par un groupe d’îles, entourées de récifs, auprès desquels les courants portent dans des directions variées. Plusieurs routes existent pour passer entre ces dangers ; nous choisissons celle qui est connue sous le nom de chenal de la Reine, et qui longe de très près l’île de Sainte-Élisabeth. En ce moment, nous nous dirigeons vers le sud, ayant à notre droite le massif de la grande presqu’île de Brunswick, qui s’enfonce comme un coin dans la Terre-de-Feu et donne à la forme générale du détroit de Magellan celle d’un gigantesque V majuscule.
A quatre heures et demie, les îles, les récifs sont derrière nous ; il ne reste plus que dix milles à faire pour atteindre le mouillage ; l’ordre est donné de ralentir, le commandant descend de la passerelle, et nous allons tous dîner avec un appétit qu’excuse suffisamment notre station de toute la journée sur le pont, et notre satisfaction d’avoir si heureusement commencé cette traversée délicate.
Le soleil était déjà caché derrière de hautes collines boisées, lorsque nous arrivâmes à Punta-Arenas, capitale de la Patagonie chilienne… ou argentine, puisque le différend n’a pas encore été tranché, mais plutôt chilienne, puisque le Chili en a pris possession, qu’une corvette chilienne y tient station, qu’un médecin chilien a bien voulu déclarer officiellement que nous n’avions aucune maladie contagieuse, ce qui nous a permis de faire une visite au gouverneur de la localité, qui aurait pu être Chilien aussi, mais qui préférait être Anglais, ce qui est un point sur lequel je ne disputerai pas.
La Junon doit appareiller le lendemain à l’aube ; aussi, malgré la nuit noire et le froid vif, tout le monde se précipite dans les canots pour fouler la terre patagonienne. On espère vaguement voir quelques-uns de ces sauvages géants décrits dans les récits des premiers explorateurs et contestés par notre siècle prosaïque. On a aussi quelque curiosité à l’égard du dernier établissement civilisé au sud du monde. L’officier de la santé a promis son canot pour le retour des retardataires. En route !
Nous abordons dans l’obscurité au pied d’un petit môle, sur lequel nous grimpons en nous aidant d’un escalier dépourvu de la plupart de ses marches. Arrivés sur la plate-forme, nous trébuchons à travers les rails d’un chemin de fer, qui doit conduire, je pense, à un dépôt de charbon. Décidément, le progrès ne laisse ici rien à désirer, qu’un peu d’éclairage des voies publiques. Pendant que nos marins s’en vont par groupes se… réchauffer dans une petite maison basse où nombre de flacons scintillent sous les feux d’une lampe à pétrole, nous nous avançons à travers « la capitale. » Nous arpentons deux rues, peut-être bien les seules, absolument désertes, bordées çà et là de maisons en bois, composées d’un simple rez-de-chaussée. Voici une église, toute petite, plus que modeste et en bois comme les autres constructions ; voici enfin la maison du gouverneur, auquel nous sommes autorisés à présenter nos hommages.
Le colonel Dickson, de l’armée chilienne, nous reçoit avec la plus parfaite bonne grâce, quoique par notre grand nombre nous soyons peut-être un peu gênants. Il ne paraît pas, en tout cas, s’en apercevoir. Comme il parle fort bien le français, l’anglais et l’allemand, la conversation est des plus faciles ; quelques tasses de thé bien chaud, quelques verres de vieux vin circulent, et le brave gouverneur semble enchanté de la bonne idée que nous avons eue de venir le voir.
En un instant, il est assailli de questions. Voici ce que j’ai appris ce jour-là, au sujet des fameux Patagons, objets de notre légitime curiosité.