Le brouillard reparaît à la chute du jour. Les voiles qu’on avait établies de nouveau sont définitivement serrées, toutes les précautions contre le mauvais temps sont prises. Un incident vers dix heures du soir : six matelots ont été envoyés pour serrer le petit hunier, et, la besogne faite, ils n’ont pas reparu ; la nuit est si noire qu’on ne sait s’ils sont descendus ou non. Les coups de sifflet retentissent, pas de réponse. Seraient-ils allés se coucher avant l’heure du changement de quart ? Point. Il n’y a dans le poste de l’équipage que la bordée qui n’est pas de service. On est inquiet ; une ronde générale est faite dans le faux-pont et dans la cale : personne.

L’officier de quart imagine alors d’envoyer le capitaine d’armes explorer la mâture, où souffle une bise assez froide…, et nos matelots sont retrouvés bien abrités, roulés, endormis et ronflant dans les plis du hunier. Résultat : le reste de la nuit aux fers, et le vin retranché pour deux repas.

Il fait encore aujourd’hui fort beau temps, et nous sommes bien surpris de n’avoir pas eu le moindre coup du vent à essuyer. Demain matin, nous devons être à l’entrée du détroit de Magellan. Toutes les curiosités sont en éveil.

En vue de l’île Tamar, 5 octobre.

Nous venons de franchir le détroit et la Junon va entrer dans les canaux latéraux. Comment pourrai-je donner une idée des splendeurs sauvages que nous avons vues ? Comment retracer les péripéties de cette belle et rapide traversée, pendant laquelle, malgré le froid et les rafales, l’admiration nous a tous retenus sur le pont de notre steamer ? Je veux au moins raconter bien exactement ce qui s’est passé, dans l’espoir qu’en retrouvant mes impressions encore toutes vivaces, il en résultera un tableau, reproduction affaiblie, mais fidèle, des étranges panoramas qui viennent de défiler sous nos yeux.

La nuit du 2 au 3 octobre fut accompagnée d’un brouillard si intense qu’il fallut, pendant quelques heures, marcher à petite vitesse et faire entendre le sifflet de la machine à de très courts intervalles. Cette précaution était d’autant plus nécessaire que nous savions devoir croiser un des grands vapeurs de la Pacific Steam Navigation Company dans ces parages, et qu’une collision en pareil endroit eût été la perte certaine de l’un au moins des deux bâtiments.

Au petit jour, la brume se dissipe, nous repartons à toute vitesse, et bientôt le fameux cap des Vierges, entrée du détroit de Magellan, apparaît droit devant nous.

La marée de jusant, qui pousse la mer de l’ouest à l’est en cet endroit, et par conséquent arrête la marche des navires venant du large, était alors dans toute sa force ; faisant une route oblique dans la direction du sud-est, la Junon passe en dehors des bancs qui s’étendent jusqu’à cinq ou six milles du cap des Vierges, les contourne, et pendant ce temps la force du courant diminue, car la marée de flot qui doit favoriser notre entrée ne tardera pas à s’établir.

Nous nous intéressons d’autant plus à ces détails de navigation que, dans une conférence toute récente, le commandant nous a expliqué, la carte en main, quelles étaient les particularités de notre voyage dans le détroit. Son intention était d’y entrer avec la marée favorable et de marcher toute la journée le plus vite possible, afin d’atteindre avant la nuit le mouillage de Punta-Arenas, que les Anglais, les plus grands débaptiseurs du monde, s’entêtent à appeler Sandy-Point ; pourquoi pas English-Point ? ce serait bien plus flatteur pour leur amour-propre.

A huit heures du matin, nous avons franchi les dangers extérieurs de l’entrée, le courant est à peu près nul, la vitesse est réglée à dix nœuds, et nous nous dirigeons hardiment vers le passage étroit qu’on nomme le premier goulet.