Nous avons donc en perspective toute une série de divertissements et d’émotions maritimes. On étudie les cartes, on relit les récits des anciens voyageurs, on commence à s’intéresser aux variations du baromètre, à la couleur du ciel. Je dois avouer que nous n’avons d’ailleurs aucun fâcheux pressentiment, et les paris n’ont pas été ouverts sur la probabilité d’un accident.
Le 28 et le 29, même temps, même bonne brise. La température baisse sensiblement. Les vestons légers, les gilets ouverts, les petits chapeaux de campagne ont fait place aux houppelandes, aux tricots de toute sorte, aux bonnets fourrés.
Pour tromper la monotonie des heures, nous essayons notre adresse sur des albatros et des damiers, qui sans cesse évoluent autour du navire. Ce tir marin, qui a lieu chaque après-midi, perd beaucoup de son attrait par l’impuissance où nous sommes de recueillir les oiseaux touchés. Au reste, qu’en ferions-nous ?
Pas un navire en vue. Quelquefois, bien loin sur notre droite, une ombre à peine visible, basse, sans contours ; c’est la terre. Les heures paraissent longues ; le moment des repas est toujours attendu avec impatience, celui du sommeil revient parfois dans la journée.
Il faut absolument secouer cette torpeur, évoquer quelque gai souvenir, trouver quelque bon prétexte à distraction. Que ne sommes-nous Brésiliens ! C’est en pareille circonstance qu’on est heureux de compter sur son almanach quarante-deux fêtes nationales et carillonnées, sans parler des dimanches.
Mais le calendrier français offre aussi des ressources. Le 29 septembre, n’est-ce pas la Saint-Michel ? N’avons-nous pas un excellent camarade, le doyen des voyageurs français du bord, et qui porte ce glorieux prénom ?
Un gros chou bien vert, gracieusement entouré d’un rang de carottes du plus beau rouge, encadrées avec goût par des touffes d’oignons et de persil mélangées, tel est le bouquet qui, d’un accord unanime, lui est affectueusement, mais solennellement offert avant la fin du dîner. Souhaits, compliments, discours en prose et même en vers sont adressés à notre ami qui, tout d’abord surpris, puis ému, nous offre un punch commémoratif, auquel sont conviés tous les officiers du bord. L’élan est donné. La gaieté est revenue sur les visages.
En deux heures, on a rédigé un programme, et cette soirée improvisée se passe si joyeusement qu’avant de se séparer on décide que toutes les fêtes à venir seront soigneusement notées, et que nul n’échappera désormais aux compliments, au bouquet traditionnel… et au punch.
Dans l’après-midi du 30, nous sommes enveloppés par une brume épaisse. La mer est toujours paisible, mais les voiles sont serrées, en prévision d’une saute de vent.
Le 1er octobre, temps splendide. Nous trouvons dans ces parages redoutés le calme plat et la mer d’huile que nous avons en vain cherchés sous l’équateur. Vers dix heures, la vigie annonce : « Terre à tribord ! » C’est d’abord le cap des Trois-Pointes, puis le cap Blanc. Malgré la brume de la veille et les courants très variables qui rendent cet atterrissage assez dangereux, nous sommes exactement là où nous devons être. Cependant, c’est à une distance de six à huit milles au moins que nous contournons cette terre, car il règne tout le long de la côte des bas-fonds dont l’étendue est mal déterminée, et qui ont causé la perte de plusieurs navires. En cet endroit, les côtes de la Patagonie sont basses et d’un aspect désolé.