Et la Junon a appareillé sans lui ; mais je gagerais que nous retrouverons M. de R…, et qu’il fera ainsi le tour du monde avec nous… et sans nous. Voilà un étrange compagnon !
LE DÉTROIT DE MAGELLAN
Un chargement de cailloux. — Appréhensions. — La Saint-Michel. — Le cap des Vierges. — Première partie du détroit. — La Junon s’emporte. — Arrivée à Punta-Arenas. — Excursion nocturne. — Visite à M. le gouverneur. — Les Patagons. — Seconde partie du détroit. — Le cap Froward et ses environs. — Les Indiens Pêcherais. — Où peut-on mouiller ? — La baie Swallow. — En route pour les canaux.
En mer, 2 octobre.
Un des bateaux du fleuve, tout pareil au Saturno, nous a ramenés à Montevideo le 26 septembre, où nous avons retrouvé la Junon, ayant essuyé à l’ancre un pampero assez rude, tranquillement occupée à embarquer un chargement de pierres, ce qui ne laissa pas que de nous étonner un peu. Il paraît que les armateurs de la Junon, au lieu de laisser la Société des voyages diriger les opérations du navire à son gré, ainsi que cela était formellement convenu, se sont mis en tête de s’en mêler et ont manœuvré de telle façon que les négociants d’ici, ne sachant plus qui est maître du navire, se sont décidés à ne rien embarquer.
Le commandant est furieux, malgré le calme apparent qui ne l’abandonne jamais ; notre consignataire, M. Aubry de La Noï, agent de la Compagnie des Messageries, est désolé ; mais comme il faut lester le bateau pour affronter les parages antarctiques, on engouffre dans la cale à marchandises deux cents tonnes de cailloux, et l’on va partir avec cette étrange cargaison. Espérons que de pareilles tracasseries ne se renouvelleront pas, car notre voyage pourrait bien en souffrir.
Avant de nous mettre en route, nous avons réuni à bord un bon nombre des amis qui nous avaient si cordialement accueillis à notre arrivée, et je serais heureux qu’ils eussent conservé de notre modeste hospitalité un aussi bon souvenir que celui que nous garderons de leurs aimables prévenances. Je noterai aussi que nous avons eu le regret de laisser à Montevideo notre médecin, le jeune docteur Debely, atteint d’une sorte de maladie de langueur. Il va s’en retourner en France par le premier paquebot, et comme son état ne semble pas bien grave, nous avons l’espoir de le voir nous rejoindre à Panama ou à San-Francisco. Au reste, il n’y a personne de malade à bord, et nous n’avons à craindre aucune épidémie dans les parages où la Junon va se rendre.
Le 27 au matin, nous appareillons par un temps magnifique. La terre des pampas, semblable à un mince ruban de couleur indécise, disparaît à l’horizon. Dès que nous sommes au large, une brise favorable permet de déployer toutes les voiles, et nous atteignons bientôt une vitesse de plus de dix nœuds. La traversée s’annonce fort heureuse ; nous allons cependant entreprendre la partie la plus rude et la plus difficile de notre longue pérégrination. La distance qui nous sépare du détroit de Magellan est de 1,370 milles ; les côtes de l’Amérique du Sud au-dessous de la Plata sont mal connues, et à toute époque de l’année les coups de vent s’y rencontrent à de courts intervalles ; nous aurons ensuite le passage du détroit de Magellan, assez fréquenté depuis quelques années, mais où les sinistres pourtant sont nombreux. Le commandant, bien qu’ayant fait deux voyages autour du monde, n’y a jamais passé.
Enfin, on parle comme d’un rêve de la possibilité de continuer notre route par les canaux latéraux de la Patagonie, dont on dit merveille, mais qui sont encore fort incomplètement explorés.