Le général Roca, ministre de la guerre, officier intelligent, actif, encore jeune, est un des hommes les plus importants de l’État ; il prépare en ce moment une campagne décisive contre les Indiens.

Le gouverneur de Buenos-Ayres, M. Tejedor, est un jurisconsulte distingué, qui a joué un rôle considérable dans les négociations récentes avec le Brésil. On lui reproche de ne pas posséder la souplesse du diplomate. Il n’en est pas moins fort considéré et aspire à la présidence.

J’aurais voulu parler un peu de l’émigration européenne dans la Plata. Mais ce sujet, quoique intéressant pour nous, m’entraînerait trop loin. Je dois me borner à des renseignements généraux. A Buenos-Ayres, le commerce est exclusivement aux mains des étrangers, qui forment à peu près la moitié de la population de la ville. On peut les classer ainsi au point de vue du nombre : Italiens, Espagnols, Français, Allemands et Anglais. Si ce groupe de 180,000 âmes était uni par une pensée commune, il ne tarderait pas à imposer ses idées au gouvernement sur les matières économiques ; l’industrie encore naissante se développerait et les finances de la République se relèveraient. Malheureusement, la devise des émigrés est : « Chacun pour soi », et leur désunion fait la puissance du parti autonomiste. Le pays ne travaille pas ; il lui faut donc payer le travail qu’il achète à l’étranger, et quoique l’industrie pastorale soit des plus prospères, les budgets se soldent par de considérables déficits ; les fortunes, petites ou grandes, sont gravement atteintes, le crédit national est nul, le commerce étranger lui-même est devenu paralysé.

Cependant le flot croissant des émigrants est un progrès, parce que cette force grandissante finira par avoir raison des préjugés et de l’indolence des créoles ; elle consolidera le parti véritablement patriotique qui se préoccupe du bien-être du pays plus que d’une vaine formule ou de la conservation de coutumes surannées. On arrivera ainsi à faire adopter des lois énergiquement protectrices, le travail producteur s’acclimatera dans le pays, et si les complications du dehors ne viennent pas arrêter cet heureux mouvement, l’ancienne vice-royauté espagnole aura peut-être alors assez « d’étoffe » pour former une seconde édition des États-Unis.


J’ai oublié de vous dire qu’en arrivant à Buenos-Ayres, nous avions rencontré à l’hôtel, déjeunant d’aussi bon appétit que s’il eût été attablé au café Anglais, notre voyageur in partibus, M. de R…, celui-là même qui nous avait laissés partir de Marseille sans lui et nous avait promis de nous rejoindre en route.

— Enfin ! vous voilà ! lui dis-je, à la bonne heure, vous êtes de parole !…

— Je suis bien fâché, vraiment, mais il faut que je reste encore ici quelque temps ; je ne puis pas partir avec vous.

— Comment ! nous allons passer le détroit de Magellan ! nous verrons la Patagonie !

— Oh ! la Patagonie… Je la connais. Non, je vous retrouverai au Pérou… ou à San-Francisco.