Enfin, Rosas disparaît dans une émeute et se sauve en Angleterre, où la pudeur britannique trouve moyen de lui faire un excellent accueil.
Buenos-Ayres, d’abord folle de joie, se fatigue du libérateur Urquiza et le met à la porte. La sécession commence. Les provinces se déclarent en lutte ouverte avec la capitale. Ce n’est qu’en 1860 que la confédération est enfin reconstituée sous la présidence du général Mitre, plus célèbre comme diplomate que comme militaire.
Nous arrivons à l’époque actuelle, qui débute par la guerre du Paraguay en 1865. De ce malheureux conflit sont nées les inextricables difficultés dans lesquelles se débat la politique argentine depuis huit ans ; c’est lui qui a amené le Brésil victorieux à se faire le dangereux protecteur d’un pays épuisé, anéanti, dont l’autonomie et l’indépendance étaient une nécessité pour la tranquillité des autres républiques du Sud.
J’ai vu à Buenos-Ayres, et même à Montevideo, des personnes qui excusaient les États de la Plata de s’être unis au Brésil contre le Paraguay ; j’ai lu le savant et remarquable livre de notre compatriote, M. E. Daireaux, sur la confédération Argentine, ouvrage bien pensé et bien écrit, dans lequel cette thèse est éloquemment soutenue. Cependant, je ne saurais partager son opinion, parce qu’il ne me semble pas douteux qu’en s’armant avec le Brésil contre le Paraguay, les Argentins ont méconnu les lois du bon sens politique.
En vain dira-t-on que le Paraguay, de fait, n’était pas une république et que le dictateur Lopez était un homme cent fois moins libéral que l’empereur du Brésil, que Lopez avait violé le territoire argentin, qu’on ne pouvait pas prévoir une guerre aussi longue et la destruction presque totale de l’ennemi. Tout cela est vrai, mais ce ne sont que des excuses. On a méconnu les leçons de l’histoire et ce qu’on pourrait appeler les évidences géographiques. Le rôle des républiques était de tenir en respect l’immense empire dont la seule présence est une menace ou tout au moins un danger pour elles, de ne point répudier la vieille politique qui respectait la séparation des races portugaise et espagnole, de prévoir des difficultés dont la probabilité était grande et de ne pas oublier que les puissants voisins sont de ces gens desquels on a dit :
« Laissez-leur prendre un pied chez vous,
Ils en auront bientôt pris quatre. »
Pour le moment, on est relativement tranquille. Le pays est toujours divisé entre les unitaires et les autonomistes (c’est le nom des anciens fédéralistes). Ces derniers sont au pouvoir ; ce sont eux qui ont fait nommer Sarmiento en remplacement de Mitre, et ensuite Avellaneda, le président actuel.
Quelques portraits. Le général Mitre est un homme instruit, doué d’une mémoire étonnante, éloquent autrefois, aujourd’hui très vieilli. Mauvais général, il s’est presque toujours fait battre, mais a souvent réussi à regagner dans les négociations ce qu’il avait perdu dans les combats. M. Mitre est le chef d’un parti qui possède encore une grande influence, et qui a rallié à son programme l’immense majorité des étrangers.
Le président Avellaneda, dont le père eut la tête fichée au bout d’une lance et promenée dans la ville par les ordres du dictateur Rosas, est un homme intelligent, mais vaniteux ; orateur pompeux et doué d’un caractère essentiellement flexible, il s’est appuyé sur les autonomistes et finira probablement avec les unitaires.