Quand nous fûmes de retour de notre promenade à la colonie russe, très courbaturés par les excès d’équitation que nous avions faits pendant deux jours, il nous restait juste assez de force pour admirer un splendide coucher de soleil, que je ne vous décrirai pas, étant aussi hors d’état de le peindre avec la plume qu’avec le pinceau.

Les valises rebouclées, le train nous ramena à Buenos-Ayres. Le trajet nous parut moins long, d’abord parce que nous avions nos impressions toutes fraîches à échanger, en second lieu parce que les informations qui nous furent données par les personnes voyageant avec nous étaient des plus intéressantes. Je dois cependant ajouter que, pour quelques-uns de mes camarades, exténués de fatigue, ces dix heures en wagon passèrent aussi rapidement qu’un songe, exactement.

On ne manqua pas de nous raconter l’histoire de la république ; je vais en dire quelques mots, et je regrette que le cadre de cet ouvrage ne me permette pas de m’étendre plus longuement sur ce sujet, parce que là trouverait place un exposé des événements qui ont amené la situation respective actuelle du Brésil, du Paraguay, de l’Uruguay et de la république Argentine.

L’indifférence avec laquelle l’Europe accueille les récits des bouleversements intérieurs dont ces contrées éloignées sont trop souvent le théâtre s’explique aisément. On dit, non sans quelque raison, qu’il nous importe peu que tel parti ait renversé tel autre, qui bientôt reprendra le pouvoir pour le reperdre sans doute ; mais les rapports de ces États entre eux ont une tout autre importance ; la question de savoir si le rêve de Jean VI, de Portugal, c’est-à-dire l’annexion au Brésil de tous les territoires pampéens et la possession de la Plata, sera ou ne sera pas réalisé, n’est pas d’un mince intérêt. Qui peut dire cependant qu’il faut rayer cette supposition des possibilités de l’avenir ? Depuis plus de deux ans, le Brésil paraît avoir renoncé à sa politique d’immixtion constante et peu endurante dans les affaires du Sud ; mais que faut-il pour qu’un conflit surgisse, qu’une guerre éclate ? La question du Paraguay, l’éternel prétexte, n’est-elle pas toujours là, malgré les arrangements récents qui, en définitive, n’ont rien arrangé ?

Les circonstances qui ont produit la situation relative des divers États du continent sud-américain sont donc fort importantes au point de vue politique. D’autre part, les détails étranges, les brutalités odieuses, les héroïsmes extraordinaires, sortis du choc de tant de passions violentes, d’intérêts nés d’hier, mais ardemment défendus, donnent à l’étude de cette partie de l’histoire contemporaine un attrait tout à fait exceptionnel.

Avant de faire un résumé rapide des commencements de la république Argentine, notons d’abord ce fait qu’aucune comparaison ne peut s’établir entre celle-ci et l’Uruguay, quant à la puissance militaire ou économique des deux États. Montevideo est la plus petite des républiques de l’Amérique du Sud et n’a guère plus de 180,000 kilomètres carrés, à peu près le tiers de la France, tandis que la république Argentine a une superficie de 2 millions de kilomètres carrés. (Les documents officiels lui en attribuent libéralement plus de 4 millions, mais en comptant les territoires de la Patagonie, du Grand Chaco et quelques autres, dont la possession est fort discutée et l’étendue tout à fait indécise.) L’Uruguay ne possède pas 500,000 habitants ; la république Argentine en a plus de 2 millions, sans compter les Indiens, qui sont, d’ailleurs, pour elle un embarras et non une force, et dont le nombre décroît de jour en jour.

Inutile d’insister davantage sur cette disproportion entre les deux républiques.

Le territoire argentin n’était habité avant l’indépendance que par un peuple de bergers. La région encore connue sous le nom de « territoire de la Plata », c’est-à-dire les républiques Argentine, du Paraguay et de l’Uruguay, formait alors la vice-royauté espagnole de Buenos-Ayres. On sait que le régime espagnol consistait à isoler leurs colonies du monde entier pour les exploiter plus librement. Sous l’influence de ce protectionnisme à outrance, le pays restait absolument stationnaire ; dans la pampa, le bétail multipliait cependant, une population locale se formait. Cette sorte d’incubation dura près de trois siècles.

En 1810, le gouvernement espagnol fut chassé ; mais bientôt les guerres civiles naquirent et se succédèrent presque sans interruption. L’anarchie devint effroyable, les mœurs brutales et corrompues. Quelques humanitaires ayant essayé sans succès d’appliquer des institutions ultra-libérales, le pays fut bientôt épuisé. Alors commença, en 1832, le règne du dictateur Rosas.

Jamais tyrannie ne fut plus complète, plus insolente. Rosas s’impose à tous et à toutes ; il fait placer son buste sur le grand autel de la cathédrale. Le désordre des mœurs est indescriptible. Rosas étant l’homme des gauchos, son parti porte le nom de fédéralistes. A la tête des opposants se trouve le général Urquiza, dont les partisans ont pris le nom d’unitaires. Pendant tout le règne du dictateur, les serenos, ou veilleurs de nuit, crient à chaque heure et à chaque demi-heure : « Vive la confédération Argentine ! Mort aux sauvages unitaires ! Vive le restaurateur des lois, don Juan Manuel Rosas ! Mort au dégoûtant sauvage unitaire Urquiza !… Il est (telle heure), le temps est beau. »