Tout en écoutant les intéressants détails que nous donne notre hôte sur cette contrée bizarre, si peu connue en France, nous sommes rentrés à Azul, enchantés de notre chasse, et le soir, réunis dans la grande salle de l’hôtel avec les notables du pays, nous avons savouré le fameux maté, sorte de boisson nationale fort en usage dans l’Amérique du Sud, infusion faite avec un thé spécial connu sous le nom de yerba du Paraguay. On l’aspire avec un petit tube en métal plongé dans une courge sauvage servant de récipient.
Le lendemain de ce jour si bien employé, un temps de galop nous a conduits à seize kilomètres en avant d’Azul, pour visiter une colonie russe-allemande, qui est en pleine prospérité. Il y a là 350 personnes environ, hommes, femmes et enfants ; tous font partie de la secte des catholiques mennonites, dont la loi la plus importante interdit absolument de verser le sang humain. Pour échapper à l’obligation du service militaire, toutes ces familles s’étaient d’abord réfugiées en Russie, sur les bords du Volga, dans la province de Saratov. Après une installation difficile et un assez long séjour, le gouvernement russe s’avisa de les enrôler. Toujours fidèles à leurs principes, les pauvres exilés prirent le parti de quitter la belliqueuse Europe et s’en furent coloniser la pampa, où le gouvernement argentin consent à ne pas les envoyer guerroyer contre les Indiens.
Toutes ces familles nous font bon accueil. Elles parlent allemand ; mais nous remarquons avec surprise que, si elles n’ont pas oublié la langue de leur patrie, elles n’en ont pas moins pris les costumes et les habitudes du pays de leur premier exil. Hommes et femmes sont vêtus à la russe, et les jeunes filles nous offrent gracieusement le thé préparé dans d’authentiques samovars, qui plus jamais ne repasseront les mers. Une extrême propreté règne dans ces habitations, qui sont simplement construites en pisé et ne se distinguent des ranchos ordinaires que par un peu plus d’élévation.
Le gouvernement argentin a fait preuve de bonté et d’intelligence en cette occasion. Il a concédé aux nouveaux venus les terres, sous la seule condition d’être remboursé en dix ans de leur valeur, sans intérêts. De plus, il leur a donné des bestiaux, des instruments aratoires et des semences.
Ce groupe d’émigrants s’est ainsi constitué en petit État tributaire et a nommé un chef qu’il qualifie de Père. Ce magistrat est armé du droit de haute et basse justice, qu’il exerce le plus souvent en arrangeant les différends à l’amiable, et, lorsqu’il ne peut y parvenir, en distribuant avec libéralité des coups de trique à ceux qui lui paraissent les plus fautifs.
Je sais bien que les Allemands n’ont pas besoin d’appartenir à une secte plus ou moins philanthropique pour fuir leur ennuyeux pays et chercher au delà des mers l’aisance que sa stérilité leur refuse ; mais il me semble que le spectacle de cette petite colonie est véritablement touchant. Ce fut pour elle un sacrifice, tout au moins une bien grave détermination, après avoir quitté le sol natal, que de quitter la patrie adoptive. Ceux qui veulent tout expliquer par l’intérêt personnel, et qui n’aiment pas à dépenser le très peu de bienveillance dont la nature les a doués, découvriront que ces gens sont partis probablement parce qu’ils ne se trouvaient pas bien où ils étaient, et que leur horreur pour verser le sang des autres vient sans doute de la crainte qu’ils ont qu’on ne verse le leur. Les voilà installés, propriétaires et exempts du service : ils ne sont donc pas intéressants.
Ma raison s’incline devant une si profonde connaissance de la nature humaine ; mais comme ils ont accompli un voyage pénible, dont les dangers leur étaient connus, comme il pouvait fort bien leur arriver d’être repoussés au lieu d’être accueillis, d’être exploités au lieu de recevoir des cadeaux, de mourir de faim au lieu de vivre presque confortablement, et que ces tristes alternatives étaient tout aussi prévues que d’autres, il est fort à croire que c’est bien à leur principe qu’ils ont obéi, et je trouve que c’est là un fait intéressant à faire connaître.
En mer, 29 septembre.
J’ai arrêté tout net le récit de mon excursion dans la province de Buenos-Ayres, pour ne pas manquer le bateau de Montevideo et par suite la Junon, qui n’aime pas à attendre. Je profite du beau temps que nous avons, journées de grâce sans doute (car on sait que Magellan est un nid à tempêtes), pour compléter ces notes.