En résumé, cet exercice est une affaire d’habitude, à laquelle il faut joindre des qualités d’adresse et de sang-froid que l’homme de la pampa possède au plus haut degré.

J’ai examiné ce type du gaucho comme un des plus étranges parmi ceux que présente la famille humaine. Il est entier, complet, original, et tout ce qu’on m’en a dit me l’a rendu plus intéressant encore.

Fils d’Espagnol et d’Indien, il est aussi rusé que celui-ci et joue volontiers de la navaja comme celui-là ; comme tous deux, il aime par-dessus tout son indépendance ; il se complaît dans son existence solitaire, saine et rude. C’est lui qui a fait de la pampa autre chose qu’une plaine inutile. Il en est le véritable souverain, il l’aime comme le targui aime le désert. Elle n’est rien que par lui. C’est non seulement sa patrie, mais sa seule patrie possible.

Les défauts du gaucho sont d’être joueur et vaniteux. Cet homme à demi sauvage, qui passe la plus grande partie de sa vie à lutter contre les chevaux et les taureaux, aime l’élégance. Les jours de fête, et surtout les jours de courses, son costume, et le harnachement de son cheval, surchargé d’ornements en argent, témoignent de ses goûts de luxe. Cependant, l’idée d’acquérir, d’économiser ne lui vient pas. La monnaie n’a pour lui que la valeur d’un désir immédiatement satisfait, l’avenir ne signifie rien. L’horizon de sa pensée est aussi étroit qu’immense est celui qui s’offre chaque jour à sa vue. Son cheval, son lasso, voilà ses seuls instruments de travail, mais d’un travail au grand air, au grand soleil, qui l’enchante et l’enivre. Il a une femme, des enfants ; quoique bien rarement le mariage ait pu être enregistré, il reste fidèle à sa femme, qu’il voit peu et dont il ne s’occupe point. Les garçons commencent à monter à cheval à quatre ans ; vers dix ans, ils galopent sans crainte et sans danger sur les chevaux les plus difficiles ; leur éducation est terminée.

Parfois le gaucho laisse une partie de sa raison dans une pulperia, sorte de bouge qui est à la fois une auberge, une boutique et un cabaret ; mais à l’habitude il ne boit que de l’eau et se nourrit exclusivement de viande sans pain.

Nous avons vu à notre passage à Azul plusieurs types de femmes, qu’il semble difficile de rattacher, comme celui du gaucho, à un type unique. Le préjugé de la couleur n’existant nullement ici, on y trouve le croisement le plus varié entre le sang blanc, le sang indien et même le sang nègre. En résumé, les hommes nous ont paru se ressembler beaucoup plus entre eux que les femmes, dont quelques-unes ont des traits parfaitement réguliers et sont vraiment belles.

Je reviens à notre aimable Hollandais, qui est décidément un des notables de la province ; il nous a fait connaître le nombre des têtes dont il est propriétaire ; je le transcris ici textuellement : 35,000 moutons, 5,000 bœufs et 600 chevaux. Si l’on veut se faire une idée de ce que représente une telle fortune, il n’y a qu’à compter les moutons pour 10 francs, les bœufs pour 50 francs et les chevaux pour 100 francs. C’est le prix que valent ces animaux à Azul. M. Freers, très au courant de tout ce qui touche à l’industrie pastorale du pays, nous donne le chiffre total du bétail de la république Argentine ; il n’est pas moindre de 78 millions de têtes, se décomposant comme suit : 4 millions de chevaux, 13 millions et demi de bœufs et de taureaux, 57 millions de moutons, 3 millions de chèvres, 250,000 mulets et 250,000 porcs. Ces animaux sont répartis sur un espace de 136,000 lieues carrées de plaines, où le manque de bois est presque complet. Des trèfles, des herbes élevées et des chardons constituent la seule végétation que l’on rencontre avant d’arriver au pied de la formidable barrière des montagnes. Puisque j’ai cité le total des têtes de bétail de la république Argentine, je rappellerai en même temps le chiffre relatif à l’Uruguay qui comprend environ 19 millions de têtes, dont 12 millions de moutons, 6 millions de bœufs et 1 million de chevaux.

Beaucoup de personnes pensent que, de temps immémorial, ces vastes territoires, jadis occupés par de sauvages tribus d’Indiens, étaient aussi riches, sinon plus riches, en pâturages, en bestiaux, en chevaux qu’ils le sont aujourd’hui. Il est assez dans nos coutumes de langage de représenter l’homme civilisé comme étant venu exploiter et même piller avidement les terres nouvellement découvertes. En ce qui concerne la pampa, c’est là plus qu’une grave erreur, c’est le contraire de la vérité.

Il n’y avait, avant la conquête, c’est-à-dire avant le milieu du XVIe siècle, ni un cheval, ni un mouton, ni une bête à cornes là où paissent aujourd’hui tant d’innombrables troupeaux ; bien plus, il n’y avait même pas de pâturages ; on n’y trouvait qu’une herbe sauvage, haute et dure, appelée « paja brava » ou « pampa », connue des naturalistes sous le nom de gynerium argenteum, et qui sert en Europe, où elle est assez répandue, à l’ornementation des jardins. Cette herbe est complètement impropre à la nourriture des animaux ; aussi a-t-il fallu, dès le début de la colonisation, recourir aux fourrages venus d’Europe.

Peu à peu, grâce à cette importation, le sol s’est transformé et les races se sont multipliées. C’est donc un véritable triomphe de l’homme sur la nature, triomphe apparent, sans doute, favorisé par la nature elle-même, mais qui a coûté d’immenses efforts, qui a nécessité de la part des premiers éleveurs une patience et une persévérance extraordinaires ; triomphe si complet qu’il est peut-être le plus surprenant et le plus considérable qui ait jamais été remporté.