Le lendemain matin, nous recevons la visite d’un Français, M. Theers, qui a fondé cette colonie il y a une vingtaine d’années ; notre compatriote est maintenant grand propriétaire et, de plus, remplit les honorables et délicates fonctions de juge de paix. Il nous offre fort aimablement ses services et nous donne d’abord quelques renseignements sur la ville.

Azul compte aujourd’hui environ 6,000 habitants, y compris les gauchos et les Indiens. En 1875, ces derniers campaient encore autour de la ville ; mais, après une révolte presque générale des tribus, des renforts considérables furent envoyés de Buenos-Ayres, et les Indiens, repoussés jusqu’à cinquante lieues de distance, durent établir leurs campements aux lieux où ils avaient été refoulés. Ces tribus, derniers vestiges des Indiens Pehuenches et des Indiens Pampas, tendent à disparaître. On estime que, sur tout le territoire de la république Argentine, il ne reste plus guère que dix mille Indiens insoumis, dont une fraction seulement, celle qui confine aux terres exploitées, peut causer quelque appréhension. Cependant, ce n’est pas un mince travail pour les troupes du gouvernement que de garder une ligne de frontières de plus de cent lieues d’étendue, où elles sont obligées de se protéger par de larges fossés, sortes de barrières que l’on ne manque pas d’avancer chaque fois que l’occasion s’en présente.

Des détachements de cavalerie sont continuellement en marche pour observer les mouvements des Indiens et prévenir des surprises d’autant plus dangereuses que les prisonniers sont rarement épargnés. Les tribus insoumises ne font pas de quartier et torturent longuement leurs victimes avant de les mettre à mort, c’est-à-dire avant de les scalper. Moins la torture et le scalp, les troupes argentines répondent par des représailles analogues.

Le but des opérations militaires actuelles est de refouler les indigènes jusqu’au delà du rio Negro, à la hauteur du 40e degré de latitude sud. Depuis longtemps, ce fleuve est indiqué sur les cartes comme séparant la république Argentine de la Patagonie. Les prétentions des Argentins ne s’arrêtent même pas là ; ne voyant aucune raison pour que le mouvement commencé ne se continue pas, ils prétendent déjà avoir des droits sur la Patagonie elle-même ; mais comme le Chili affiche également les mêmes prétentions, que chaque pays prend la chose fort au sérieux et n’en veut, sous aucun prétexte, démordre, on ne sait comment sera tranché le différend.

Ce qui est bien assuré pour l’instant, c’est que la Patagonie est non seulement à conquérir, mais à explorer, et que, par conséquent, elle appartient sans contestation de fait… aux Patagons. Je reviendrai sans doute sur cette grave affaire quand j’aurai pris mes renseignements dans le détroit de Magellan et entendu la partie adverse — au Chili.


Notre excellent compatriote nous présente à un aimable Hollandais, M. Freers, propriétaire d’une grande estancia des environs, qui nous invite à venir chasser sur ses terres. Nous voilà bientôt tous armés jusqu’aux dents et galopant dans la pampa. Arrivés à un quart d’heure de la ville, le carnage commence ; si nous avons été obligés de renoncer à tirer l’autruche et le guanaque, qu’on ne rencontre guère près des habitations, nous nous rattrapons en revanche sur un gibier moins remarquable, mais plus abondant. En moins de deux heures, plus de trois cents pièces sont abattues : ce sont des vanneaux, des poules d’eau, des canards d’espèces variées, sans parler des perdrix, des bécasses…; nous avons même tué des chats-huants. Au bruit de nos détonations, des bandes ailées disparaissent à tire-d’aile, emplissant l’air de leurs cris. Nous avons le regret de laisser échapper quelques chevreuils, hors de la portée de notre tir, ainsi que des flamants et de beaux cygnes à col noir qu’il est impossible d’approcher.

Les incidents comiques ne manquent pas. Ce terrain, tout coupé de lagunes, est un véritable marécage, et nous nous trouvons parfois dans l’eau jusqu’à mi-jambe. Plusieurs d’entre nous vont ramasser leurs victimes jusqu’au milieu des mares, avec le faible espoir d’être garantis par leurs bottes : ils sont bientôt aussi trempés que les canards qu’ils rapportent.

En revenant de cette brillante mitraillade, chargés d’assez de victuailles pour approvisionner tout un marché, on nous conduit au grand corral de l’estancia. C’est là qu’on amène les troupeaux qui ont à subir quelque opération. En ce moment, des gauchos sont occupés à dompter des chevaux sauvages ou, pour mieux dire, des chevaux indomptés, car, malgré tout le respect dû aux récits des voyageurs, mes confrères, il n’y a plus de chevaux sauvages dans la pampa. Chaque troupeau appartient à un propriétaire, qui fait marquer tous les poulains d’un an sur la cuisse gauche, et si l’animal vient à être vendu, la marque du vendeur appliquée une seconde fois, jointe à celle de l’acheteur, constitue un contrat tout aussi formel que si deux notaires en lunettes y avaient apposé leurs illisibles signatures.

L’habileté des gauchos dans le terrible exercice que nous avions sous les yeux est absolument surprenante. C’est une lutte adroite et brutale en même temps, qui, naturellement, se termine toujours à l’avantage de l’homme. L’animal a été préparé par un séjour de quelques nuits à l’entrave, il est déjà un peu fatigué ; on le chasse alors dans le corral. Le gaucho fait tournoyer son lasso à distance et le jette dans les jambes de la bête ; le nœud coulant se resserre ; le cheval, écumant de colère, arrêté court dans ses bonds, fait deux ou trois culbutes sur lui-même, entraînant parfois le dompteur, qui se laisse choir comme une masse inerte, pour ne pas culbuter lui-même et offrir plus de résistance. Le même animal subit plusieurs fois le lasso, et il est bien rare qu’après une demi-douzaine d’expériences, qui ne durent jamais plus de vingt minutes, il ne soit possible alors de lui sangler une selle et de lui passer un licol. Le plus fort est fait. Le dompteur peut alors le monter. Cette première course est furibonde ; mais la pauvre bête est devenue incapable de prolonger longtemps des mouvements aussi désordonnés, que le gaucho supporte d’ailleurs sans jamais vider les arçons. Il ne faut plus qu’une course d’une quinzaine de lieues dans la pampa pour que le cheval soit tout à fait docile.