Ce plan accepté avec enthousiasme, M. le comte Amelot fit tout préparer lui-même, si bien que le lendemain, à la pointe du jour, nous n’eûmes d’autre peine que de nous installer dans un wagon spécial que la compagnie du chemin de fer avait mis gracieusement à notre disposition. Un instant après, le train filait à toute vapeur sur la plaine unie du territoire argentin.

A peu de distance de la ville, et après avoir dépassé quelques champs de maïs, nous avions déjà sous les yeux l’aspect de la pampa, s’étendant devant nous, immense, sans limites, sans variété, comme l’Océan ; rarement accidentée par quelques plis de terrain qui rendent la comparaison plus juste encore en rappelant la longue houle de l’Atlantique. A l’avant de la machine, on a fixé une sorte de treillis formé de grosses barres de fer, inclinées à droite et à gauche, c’est un chasse-bœufs destiné à culbuter en dehors de la voie les animaux errants. Parfois la machine siffle, ralentit et même s’arrête pour laisser passer un troupeau, ou bien ce sont des bandes de chevaux qui s’enfuient en un galop désordonné, effrayés par notre passage et le bruit de la locomotive.

Nous courons ainsi toute la journée à travers l’immensité verdâtre des plaines, nous arrêtant à de longs intervalles devant quelques pauvres villages, pour laisser monter et descendre des familles de paysans.

A moitié chemin à peu près, nous faisons une halte pour déjeuner et pour laisser passer le train qui vient d’Azul, car la voie est unique. Il n’y a d’ailleurs qu’un départ par jour, et les trains ne marchent pas la nuit. A partir de là, les villages deviennent rares. Nous ne voyons plus que de pauvres ranchos aux toits de chaume, soutenus par quelques murs en pisé, avec une porte basse, souvent sans fenêtres, et de loin en loin quelques estancias enveloppées dans des bouquets de verdure. Le paysage n’est animé que par la rencontre de gauchos voyageant au galop de leurs petits chevaux. Ce sont de beaux hommes, vigoureusement découplés, cavaliers incomparables. Tous portent le même costume : le traditionnel puncho, tunique sans manches, avec un trou pour passer la tête ; sa couleur varie du jaune au brun.

Le puncho est fait de laine de guanaque ; c’est un excellent et solide vêtement qui ne manque pas d’une certaine grâce ; un large pantalon blanc, ne descendant qu’à mi-jambe, des bottes en cuir, ornées d’énormes éperons, un feutre mou sur la tête : voilà tout l’habillement du gaucho.

Notre route se poursuit au milieu d’innombrables troupeaux de moutons, de bœufs et de chevaux, qui paissent en liberté ; mais quand une bête s’écarte trop, elle est immédiatement saisie et ramenée à l’aide du lasso. Nos regards se fatiguent à la longue de ces plaines immenses et uniformes, qui n’attirent par aucun charme et qui semblent ne donner aucune promesse, malgré cette extraordinaire fertilité qui leur permettrait de nourrir le bétail de toute l’Amérique.

L’aspect est bien différent, paraît-il, dans les territoires au nord de La Plata, où la végétation est entretenue par l’humidité des grands fleuves qui les arrosent et parfois les inondent. Mais ici nous sommes dans la basse pampa, où l’on ne trouve ni fleurs, ni arbres, ni montagnes, véritable désert de verdure empreint d’une poésie triste et monotone. Pas un buisson ne se dessine sur l’azur pâle du ciel. Les abords de la voie ferrée et les rares chemins, seulement tracés par le passage des troupeaux, sont bordés de milliers de squelettes, funèbres jalons que nous avons constamment sous les yeux. Nous rencontrons aussi des marais ou lagunes, formés par des dépressions de terrain où l’eau des pluies a pu se conserver. Ce sont les seuls abreuvoirs des animaux de la pampa.

Enfin, nous atteignons Azul au coucher du soleil.

L’aspect tout européen de cette petite ville surprend le voyageur, surtout s’il a été prévenu qu’à quelques lieues seulement au delà il peut rencontrer des tribus indiennes, vivant encore à l’état sauvage, et n’ayant pas fait leur soumission. La plupart des maisons ne comprennent qu’un rez-de-chaussée ; elles sont construites en brique et assez bien tenues. Les rues sont larges, tirées au cordeau, non pavées, mais garnies de trottoirs formés de larges dalles. Çà et là quelques bouquets d’arbres, entre autres sur la grande place, où est édifiée l’église.

Nous trouvons bonne table et bon gîte dans le principal, je n’ose dire le seul hôtel de l’endroit, et après une courte promenade, assez fatigués tous de notre journée en chemin de fer, nous allons nous reposer.