Bientôt nous voici débarqués, et nous nous rendons à la douane pour faire visiter nos valises.

Il paraît que, lorsque le « pampero », terrible tempête du sud-ouest au sud-est, très fréquente dans ces parages, a soufflé pendant longtemps, le rivage reste parfois découvert sur une étendue de plusieurs milles ; les bâtiments demeurent alors à sec, et les marins peuvent se promener à leur aise autour de leurs navires. On raconte même qu’il y a quelques années, en pareille circonstance, le gouvernement dépêcha un escadron de cavalerie pour se rendre maître d’une canonnière montée par le général révolutionnaire Urquiza. Cette petite expédition n’eut pas, cependant, tout le succès qu’on en attendait ; les canons braqués contre la cavalerie l’obligèrent à se replier avant qu’elle eût fait la moitié du chemin, en sorte que les « loups » de mer n’eurent même pas à repousser l’attaque des « chevaux » marins.

Après un rapide déjeuner à l’européenne, sinon tout à fait à la française, je veux d’abord courir un peu au hasard dans la ville.

Je vous ai dit que c’était dimanche, et nous sommes à l’heure où l’on sort des églises. Me voici de nouveau sous l’impression que m’ont laissée les loges du théâtre de Montevideo, impression charmante et qui me remplit d’indulgence pour les rues monotones et mal pavées, pour les édifices sans grâce, pour le terrain tout plat, pour les nuages de poussière que soulève la moindre brise. Buenos-Ayres ! une ville ennuyeuse ! Non, il n’y a pas de ville ennuyeuse là où il suffit d’aller se planter à la porte de la première église venue pour en voir sortir un flot d’élégantes et gracieuses jeunes femmes à l’air aimable, à la physionomie ouverte, aux grands yeux expressifs.

Je n’étais pas tout seul à regarder ce joli spectacle. Un assez grand nombre de jeunes gens, qui certes n’étaient pas des étrangers, en jouissaient comme moi, et même bien mieux que moi, car c’étaient des saluts, des sourires, des bonjours, à n’en plus finir.

Tout ce monde paraissait fort satisfait et de belle humeur. N’ayant de compliments et de coups de chapeau à adresser à personne, je commençai à éprouver cette sensation désagréable de la solitude au milieu de la foule, et je sautai dans un tramway qui passait, sans m’enquérir de l’endroit où il se proposait de me mener.

Un quart d’heure après, j’étais hors des voies fréquentées, dans un faubourg aristocratique nommé Florès. J’aperçus quelques jardins, entourant de somptueuses maisons de campagne, mais pas l’ombre de pittoresque, pas même la fantaisie artificielle et voulue des quintas de Montevideo.

Une courte promenade suffit cependant à chasser mes idées noires, et je rentrai dans la ville, l’heure étant venue d’aller rendre visite à notre ministre de France, M. le comte Amelot de Chaillou.

J’appris qu’il demeurait à la campagne, un peu plus loin que ce même faubourg où ma mauvaise humeur m’avait jeté. Plusieurs de nos compagnons se joignirent à moi, et nous voilà de nouveau partis dans un immense landau de louage, roulant assez grand train. L’accueil de notre ministre fut aussi cordial et sympathique qu’il est possible de l’imaginer. Il eut la bonté de mettre à notre disposition, non seulement sa grande expérience du pays, mais aussi tous les moyens dont il disposait pour nous faciliter une excursion dans l’intérieur.

Notre premier projet était de remonter le Parana jusqu’à Rosario et de nous enfoncer alors dans la pampa pour y faire quelque grande chasse à l’indienne. Il nous fallut y renoncer, faute de temps. Le comte Amelot nous proposa alors un petit voyage par le chemin de fer jusqu’à une ville nommée Azul, située à soixante et quelques lieues au sud de Buenos-Ayres. Faisant ce trajet dans la journée, nous verrions bien le pays : à Azul même, nous assisterions aux travaux de la campagne, nous verrions prendre et dompter les chevaux sauvages, nous tirerions des coups de fusil tant qu’il nous plairait, et après avoir vécu deux jours de la vie de l’estancia, nous reviendrions assez à temps pour ne pas manquer le bateau du 25.