BUENOS-AYRES

La rade. — Débarquement en voiture. — La sortie de la messe. — Visite à M. le comte Amelot de Chaillou. — De Buenos-Ayres à Azul. — Chasse dans la pampa. — Les gauchos. — Une colonie russe-allemande. — Complications politiques. — Influence des étrangers.

Buenos-Ayres, 25 septembre.

On sait que le Rio de la Plata est un immense bras de mer de plus de cent milles de long et cinquante de large, où se jettent les deux grands fleuves le Parana et l’Uruguay, tous deux venant du nord et prenant leur source au Brésil, le premier à l’ouest, le second à l’est. Montevideo est sur la côte nord, tout près de l’entrée ; Buenos-Ayres, sur la côte sud, tout près du fond.

Ces deux villes se ressemblent beaucoup, et presque toutes les particularités de la première se retrouvent plus accentuées dans la seconde. Montevideo est située sur un terrain à peine ondulé ; Buenos-Ayres, sur un terrain absolument plat. Nous avons vu que les grands navires doivent, à Montevideo, mouiller à près d’une lieue de terre, sous peine d’échouer ; c’est à trois lieues qu’il leur faut s’arrêter lorsqu’ils vont à Buenos-Ayres. Découpée en petits carrés comme la capitale de l’Uruguay, celle de la république Argentine a été construite sur un plan analogue, mais plus régulier encore. C’est une très grande ville, qui a bien tournure de capitale, et qui, au contraire de celle que je viens de quitter, est plus imposante que gracieuse.

Mais procédons par ordre. Je reprends le cours de mon récit.

Arrivés de fort bonne heure dimanche dernier avec le Saturno, le soleil, en se levant, nous montra, sur une longue ligne jaune très fine, une autre longue ligne blanche et jaune s’étendant sur un développement de près de quatre kilomètres. Au-dessus, quelques coupoles, quelques tours carrées ; sur la gauche un peu de verdure : c’est Buenos-Ayres.

Auprès de nous, fort peu de navires, cinq ou six petits vapeurs de la taille du Saturno et quelques grosses barques de faible tonnage. Où sont donc les paquebots, les clippers, les grands trois-mâts ?… Un de mes compagnons me fait tourner le dos à la ville et me montre à l’horizon, encore tout embrumé, les mâtures des navires de commerce qui paraissent au loin comme une haie de pieux plantés au hasard.

Les bâtiments du service local, construits de manière à ne caler que très peu d’eau, peuvent, comme le Saturno, venir aussi près de Buenos-Ayres que la Junon l’est de Montevideo ; mais les autres restent hors de la portée de la vue et n’ont d’autre horizon que la mer, en sorte que cette relâche doit être pour eux mortellement ennuyeuse et incommode.

Nous embarquons, non sans peine, dans des canots de passage, car il règne sur toute la rade un clapotis assez fort et une brise que nos souvenirs du Brésil nous font trouver bien fraîche. Arrivés à un demi-kilomètre de la plage, nous voyons des charrettes à grandes roues, traînées par deux chevaux, venir au-devant des embarcations. C’est qu’il n’y a pas assez d’eau pour que les plus petits bateaux puissent accoster le rivage. Nous nous transbordons dans ces véhicules, et nous roulons lentement vers la côte à travers les eaux, sur un sable tellement dur que les roues de ces charrettes n’y laissent qu’une faible trace.