Mais M. Varela n’était pas homme à pouvoir arranger des affaires aussi embarrassées que celles de l’Uruguay. Le désarroi était complet, le désordre à son comble, le pays écrasé par une dette de papier-monnaie de 12 millions de piastres, c’est-à-dire environ de 60 millions de francs. Des troubles surgissent à l’intérieur ; Latorre, de plus en plus nécessaire, parcourt le pays, prêche la concorde et le patriotisme, frappe rudement, mais adroitement sur les plus compromis, et revient à Montevideo.
En son absence, la situation était devenue ce que deviennent généralement les situations mauvaises, quand on n’y applique pas quelque remède énergique : elle avait empiré. M. Varela, impuissant à la modifier, inquiet, indécis, ne tenait plus à ce pouvoir dont il n’avait pas su se servir. Pour le quitter, il suffisait qu’une manifestation populaire l’y autorisât ; elle eut lieu, cela va sans dire, et, le 10 mars 1876, l’autorité suprême passait, sans discussion, aux mains de l’homme indispensable, du sauveur, le colonel don Lorenzo Latorre, qui régit et gouverne à son gré depuis cette époque les destinées de la république démocratique et représentative de l’Uruguay.
La constitution pourvoit le pays de sénateurs et de députés ; elle est très libérale et très parlementaire, mais, pour le moment, il n’y a dans la « Banda Oriental »
Ni représentants,
Ni sénateurs,
Ni président.
Il y a le dictateur Latorre, accepté, reconnu, acclamé, qui promulgue ainsi ses décrets :
« Le gouverneur provisoire de la République, de par les facultés ordinaires et extraordinaires qu’il revêt, en conseil des ministres, a résolu et décrète, etc. »
Ne croyez pas que M. le gouverneur provisoire ne s’occupe que de l’expédition des affaires courantes et ménage ostensiblement les partis contraires pour rester plus longtemps au pouvoir ; M. Lorenzo Latorre, je l’ai dit, gouverne. Il a rétabli la discipline dans l’armée, purgé l’administration, fait rendre gorge à ceux qui avaient trop impudemment pillé les caisses de l’État ; il supprime les journaux qui lui déplaisent et met en prison les raisonneurs. M. Latorre n’est peut-être pas un économiste de premier ordre ; cependant, depuis deux ans et demi, il a amorti sept millions de piastres de papier-monnaie, tandis que la dette de la république Argentine s’est accrue d’à peu près autant dans le même temps.
Le nouveau maître de l’Uruguay s’est bien gardé de violer la constitution. Il y eût risqué de recevoir un coup de couteau. En prenant le pouvoir, il a convoqué les électeurs pour 1877 ; mais une pétition des départements l’ayant engagé à continuer sa dictature, c’est au mois de novembre 1878 qu’auront lieu les élections. Leur résultat n’est pas douteux, et, jusqu’à ce qu’un plus avisé que lui trouve moyen de dépopulariser le dictateur, M. Latorre continuera à tenir l’Uruguay dans sa main. L’histoire lui donnera-t-elle tort ou raison ? C’est ce que chacun ignore, et je n’aurais garde de me prononcer sur un point aussi délicat.