On pourrait croire que c’est sous la protection d’un gouvernement stable, dans une ère de calme et de travail que la population a pu prendre un aussi rapide essor. Loin de là. Pendant près d’un siècle, le pays fut relativement tranquille ; mais soumis à la domination de l’Espagne, bientôt impatient d’en secouer le joug, il ne jouissait pas de plus de liberté que le Brésil à la même époque et ne prospérait guère. En 1810, la Banda orientale (c’est l’ancien nom, encore très employé, de la république de l’Uruguay) commence à s’émanciper et parvient, en 1828, à se constituer en État indépendant.
Ayant atteint la réalisation de leurs plus chères espérances, les Montévidéens exprimèrent leur satisfaction en se livrant à des guerres civiles non interrompues, auxquelles vint s’ajouter la guerre contre Buenos-Ayres, de 1843 à 1852. Pendant presque tout ce temps, Montevideo fut assiégée par les troupes du dictateur Rosas, et ne dut son salut qu’à l’intervention de Garibaldi. Le combat de San-Antonio, où le célèbre patriote italien battit 1,000 cavaliers et 300 fantassins avec ses 200 légionnaires, a passé à l’état de légende, du moins dans ce pays.
En 1857, nouvelle guerre civile jusqu’en 1860. Les révolutionnaires, battus, laissent enfin s’établir la présidence de Bernardo Berro, sous laquelle le pays est pacifié et s’occupe uniquement de ses propres affaires. Cela dure trois ans. En 1863, la dispute avec Buenos-Ayres recommence de plus belle. Le général argentin Florès tient la campagne contre les gens de l’Uruguay jusqu’à la fin de 1864 et s’allie alors avec le Brésil, qui profite tout naturellement de l’occasion pour entrer en scène. Second siège de Montevideo, bloquée par une escadre brésilienne ; menace de bombardement, panique. Le président Villalba, qu’on a beaucoup blâmé depuis, mais qu’on appelait alors « le vertueux président », livre la ville, le 19 février 1865, au général Florès, « dans l’intérêt de la paix publique, de la sécurité et du bien-être de la cité. » Ce sont les expressions qu’il emploie lui-même dans une lettre de remerciement à l’amiral français Chaigneau, dont l’habileté et l’énergique attitude avaient fait éviter d’irréparables malheurs.
Tout est fini ? Nullement. Le nouveau gouverneur, docile instrument de la politique brésilienne, signe un traité d’alliance avec l’empire esclavagiste et la république Argentine, pour l’envahissement du Paraguay.
Le fameux dictateur Lopez défend son pays pied à pied pendant cinq ans contre les trois puissances alliées et meurt, assassiné, dit-on, ce qui met fin à une guerre qu’un peuple décimé ne pouvait, d’ailleurs, prolonger davantage.
Vers cette époque, deux partis se dessinent nettement dans l’Urugay : ce sont les colorados, ou rouges, et les blancos qui s’intitulent aussi restauradores de las leyes. Leur but est bien net, sinon bien avoué : rester au pouvoir quand ils y sont, et y arriver quand ils n’y sont pas.
En 1868, Florès est assassiné. En 1870, les colorados, alors maîtres de la ville, sont vivement attaqués par les blancos et parviennent à s’en débarrasser. Mais ce n’est que pour peu de temps, la lutte recommence bientôt. Enfin, en 1872, les deux partis semblent réconciliés : enthousiasme général.
Nous arrivons aux événements tout à fait récents qui ont amené la situation politique actuelle. On pourrait en retrouver d’analogues dans l’histoire de certains pays d’Europe ; cependant elle ne laisse pas que d’être assez originale.
Vous avez deviné ou pressenti qu’au fond de ces querelles faites au nom de la liberté, de l’ordre, du progrès, de la loi, etc., les questions financières étaient de fait seules en jeu. « Être ou ne pas être » est bien le dilemme terrible qui s’impose aux pays troublés ; mais les politiciens le traduisent : « Avoir ou ne pas avoir ». Je retourne sur les bords du Rio de la Plata, si vous avez pu supposer que je les aie quittés, et je continue.
Vers la fin de 1874, l’avocat Jose Ellauri, président depuis près de deux ans, ayant soumis des projets d’emprunt qui rencontraient une vive opposition dans les Chambres, hésitait à les faire agréer par la force. Cependant, le déficit étant considérable, il était urgent de prendre une décision. Pendant qu’il discute et tergiverse, un jeune chef de bataillon, M. Latorre, harangue la garnison, l’entraîne, dépose le président et fait nommer M. Pedro Varela, qui lui confie le portefeuille de la guerre, en témoignage de sa reconnaissance.