Et nous qui nous plaignons du roulis !
Le 15 octobre au matin, je montais dans le train de Santiago. Le chemin de fer part du quai, toujours très animé ; il n’y a aucune clôture pour isoler la voie ferrée, et il n’arrive pas d’accidents. Les seules précautions prises sont de sonner la grosse cloche de la locomotive quand elle est en marche dans l’intérieur de la ville et d’avoir placé à l’avant de la machine un chasse-obstacle, assez solide pour culbuter en dehors de la voie tout ce qui ne se rangerait pas à son approche.
Nous courons d’abord au travers de grandes vallées, couvertes de champs de blé et de maïs. Je m’étonne d’y voir aussi des plants de vigne très étendus. Mon voisin, qui s’annonce à moi comme un propriétaire d’une quinta des environs et parle très purement le français, m’apprend que depuis une dizaine d’années la culture de la vigne a pris un développement extrêmement considérable. L’introduction en grande quantité de cépages français, la transformation des procédés de culture et de fabrication ont donné d’excellents résultats, et le Chili produit maintenant en abondance des vins de Bordeaux et de Bourgogne, que j’ai pu reconnaître depuis comme très buvables. L’importation de nos cépages a été prohibée il y a deux ans, pour éviter celle du terrible phylloxera. Les méthodes se perfectionnent, l’art de choisir les expositions et le terrain est de plus en plus étudié, la production augmente de jour en jour… Sommes-nous encore loin du moment où il nous faudra aller chercher notre médoc et notre chambertin au Chili ? Oui, sans doute, nous en sommes encore loin…, les Chiliens ont la bonté de l’avouer eux-mêmes, mais nos vignerons n’ont qu’à bien se tenir.
Çà et là, un rideau de peupliers ou un bouquet d’eucalyptus rompt la monotonie de ces plaines ondulées. Sur tout le parcours, nous rencontrons de grands troupeaux de chèvres et de moutons ; parfois nous croisons des bandes de cavaliers chiliens, montés sur des chevaux petits, mais vigoureux, au pied toujours sûr, qui descendent les pentes au galop, la tête basse, la bride sur le cou. Ces cavaliers sont vêtus du même puncho que nous avons vu dans les pampas et coiffés d’un grand chapeau de paille ; ils sont chaussés d’énormes étriers en bois, ressemblant à des sabots, et dans lesquels leur pied disparaît complètement.
Nous arrivons aux Cordillères moyennes. C’est une chaîne plus basse que celle des Andes, s’étendant parallèlement à la côte, coupée par de larges gorges, donnant passage aux nombreuses rivières qui viennent se jeter dans l’océan Pacifique.
A Quillota, ville de 11,000 habitants, située à peu près à la moitié du chemin, nous faisons halte pour déjeuner. L’endroit est assez gai ; des jardins, plantés d’arbres fruitiers, s’étendent de chaque côté de la voie. De larges massifs de feuillage apparaissent au-dessus des maisons.
Chacun en a bien vite fini avec le buffet, qui est détestable, et, pendant que nous attendons le départ, des Araucans au teint de brique viennent offrir de superbes bouquets, encadrés dans des papiers de dentelle ; nous en faisons hommage à de jeunes señoras, nos voisines, qui nous remercient avec leurs plus gracieux sourires.
Cependant la chaleur est devenue presque accablante, un nuage de fine poussière donne aux prairies et aux habitations une teinte uniforme. Cette température n’a sans doute rien d’exceptionnel, car les marchandes, voire même les « demoiselles » de la localité, sont vêtues à la créole d’une simple robe traînante de couleur claire ; la plupart ont les pieds nus.
A partir de Quillota, nous sommes tout à fait dans la montagne. La voie ferrée franchit les hauteurs de la Cuerta-Tabon et c’est une véritable escalade. Je regrette d’avoir oublié le nom de l’ingénieur qui, en 1863, est parvenu à relier Valparaiso avec la capitale à travers ces roches et ces ravines, car le chemin de fer de Santiago est évidemment un des plus remarquables ouvrages de ce genre. Parmi les nombreux ponts et viaducs que nous avons traversés, il y a un pont qui ne paraît pas avoir plus de 200 mètres de rayon, jeté sur une gorge profonde et que les Chiliens considèrent avec raison comme un tour de force des mieux réussis.