Cette samacoueca est une sorte de fandango assez original et gracieux ; malheureusement les deux êtres qui l’exécutent sont absolument dépourvus de charme. L’homme est assez souple, mais petit et trapu ; son pantalon trop court, bordé d’une dentelle frangée, laisse entrevoir une partie de ses tibias ; il ressemble à un pitre de foire et est complètement ridicule. Sa danseuse, jeune, mais pas jolie, est fagotée d’un lourd corsage mal coupé et d’une jupe traînante trop ballonnée.
D’abord, c’est une série de passes entre-croisées, jeux de mouchoir et d’éventail, dédains, moqueries, regards coquets, bientôt tendre déclaration, poursuite, refus d’autre part, accompagné d’un coup d’œil encourageant, etc., etc…
Tout cela est bien et correctement dansé. Les poses sont naturelles, l’expression est juste, le crescendo du sentiment bien observé. Que peut-on demander de plus ? Des gens si éloignés du « foyer de la civilisation » peuvent-ils atteindre les perfections et les grâces chorégraphiques du bal Bullier ou de l’Élysée-Montmartre ? Impossible ! impossible !
Nous rentrons dans la ville, encore toute remplie de lumières, et nous croisons la retraite militaire, jouée par une bruyante et nombreuse musique. En tête de la troupe s’avancent gravement deux guanaques et une chèvre. J’ai déjà parlé du guanaque, sorte de lama, classé parmi les animaux dits sauvages, mais qui s’apprivoise avec autant de facilité qu’un chien. Seule, la chèvre ne nous eût pas causé une bien vive impression… Pourquoi pas le fameux toutou du 2e zouaves ? Mais les guanaques, à la bonne heure ! voilà de la couleur locale.
Le lendemain, la débandade des touristes de la Junon recommence. Les uns vont chasser dans les gorges, le plus grand nombre prennent le train pour Santiago, où je ne dois pas tarder à les rejoindre. Je reste encore un jour avec MM. Jules C… et Ch. R…, ce qui nous procure la satisfaction de ressentir nous-mêmes une secousse de tremblement de terre. A vous dire vrai, je n’ai rien ressenti du tout ; cependant la terre a tremblé. Voici comment :
Nous étions attablés chez nos nouveaux amis. La conversation était animée, lorsque nous les voyons tout à coup se taire et rester immobiles, comme s’ils avaient entendu un cri d’alarme.
— Qu’est-ce ?
— Regardez la lampe !
Nous remarquons alors une légère, mais très sensible oscillation de l’appareil, bien suspendu, très lourd et jusqu’alors tout à fait immobile. C’était bien un tremblement de terre, dit oscillatoire, dont les secousses, moins dangereuses que celles nommées horizontales ou giratoires, sont très fréquentes ici. Nos hôtes, habitués au phénomène depuis de longues années, l’avaient parfaitement senti pendant les deux secondes qu’il avait duré.
Le lendemain, le fait était confirmé par tous les journaux de la ville. A la suite de cet événement, qui ne causa d’ailleurs aucune émotion, on me raconta les détails du cataclysme du 13 août 1868, qui désola le Pérou, la Bolivie et la république de l’Équateur, causa la mort de 110,000 personnes et anéantit pour 1,500 millions de propriétés.