Beaucoup de maisons sont peintes des couleurs les plus tendres, rose et bleu, et soigneusement vernies. Au-dessus de chaque porte se dresse un mât qui souvent dépasse la toiture, et auquel on arbore un pavillon les jours de fêtes politiques ou religieuses. Cette touchante et unanime manifestation est simplement le résultat d’une loi qui frappe d’amende quiconque ne pavoise pas sa demeure aux jours officiellement consacrés. L’enthousiasme obligatoire, suprême expression de la liberté !

A propos d’enthousiasme, je crains bien que, si je vante le charme des Chiliennes, vous, lecteur, qui n’êtes pas venu au Chili, vous ne trouviez que j’ai l’admiration trop facile. Séduit à Montevideo, enchanté à Buenos-Ayres, charmé à Valparaiso, que sera-ce donc quand nous arriverons au Pérou, la terre classique et légendaire de la beauté !

Je prendrai la liberté de vous rappeler timidement que je n’ai pas parlé des Brésiliennes, et que j’ai tout à fait sacrifié mesdames les sauvagesses du détroit de Magellan et pays circonvoisins. Je ne suis donc pas si indulgent qu’on pourrait le croire tout d’abord, mais si vous voulez être tout à fait convaincu, écoutez une voix plus autorisée que la mienne, celle de M. Ed. Sève, consul général de Belgique au Chili, auteur de l’intéressant ouvrage : Le Chili tel qu’il est.

« Les alliances, dit M. Sève dans sa préface, sont souvent prématurées ; les épreuves de la vie conjugale sont parfois funestes et apportent le deuil et bien des calamités. L’amour de la famille est profondément enraciné dans le cœur des Chiliennes, et la fécondité des mariages en est une preuve irréfragable. Le père sacrifie volontiers ses goûts, ses plaisirs au bonheur de la famille ; mais son autorité est loin d’être aussi grande qu’en Europe… Je ne vous dirai rien des jeunes filles ; elles ont des grâces infinies, l’imagination vive, et elles sont si séduisantes que fort peu d’étrangers habitent quelque temps le pays sans leur faire l’hommage de leur cœur et de leur liberté. Les moralistes leur reprochent d’aimer trop la toilette… »

Vous voyez, les moralistes eux-mêmes ne trouvent que cela à leur reprocher. Voilà qui est probant. Est-il nécessaire d’ajouter, avec M. Sève lui-même : « La forte proportion des naissances illégitimes prouve précisément combien le Chilien a besoin de la vie de famille… » ?

L’auteur n’a peut-être pas dit en ce passage sa pensée bien exacte ; mais ce qu’il en dit suffit à démontrer que les Chiliennes sont aimables et que sur ce point les avis ne sont pas partagés.

Les Espagnoles de la Plata se coiffent de la traditionnelle mantille. Ici, c’est la manta, longue pièce d’étoffe noire, dans laquelle vieilles et jeunes se drapent et s’encapuchonnent comme les femmes d’Orient dans leur feredjé. Le plus souvent, on ne distingue que le haut du visage, en sorte qu’un mari peut passer trois fois à côté de sa femme sans la reconnaître. Cela donne aux personnes « d’un certain âge » un caractère un peu sévère, presque triste. Inutile d’ajouter que les modes françaises sont portées par un grand nombre de familles, et que, si la manta n’était absolument obligatoire pour entrer dans les églises, on ne la porterait peut-être plus du tout depuis longtemps.

Nous traversons la grande place de la ville, celle de la Victoire, agrémentée d’une fontaine placée au centre d’un square. Un édifice en ruine attire notre attention ; c’est le théâtre, brûlé depuis six mois. Décidément, les pompiers de Valparaiso n’ont pas eu de chance cette année.

Sainte-Thérèse est une petite oasis pleine de fleurs et d’arbres particuliers, située à l’extrémité du principal faubourg ; nous y faisons un lunch très gai, et en redescendant dans la ville à la nuit close, nos aimables compagnons nous donnent le spectacle d’une samacoueca. La samacoueca est la danse nationale au Chili comme au Pérou ; danse du peuple, bien entendu, car le quadrille, la polka et la valse ont conquis le monde fashionable là comme ailleurs et probablement pour toujours.

Dans une grande salle d’auberge, décorée de vieilles images et de banderoles de papier multicolore, les habitués de l’endroit, métis d’Espagnols et d’Araucans, gens braves plutôt que braves gens, nous dit-on, s’empressent de nous faire placer. Ils ont l’espoir, non déçu d’ailleurs, que nous leur offrirons quelques rafraîchissements. Nous nous asseyons, et la danse commence ou plutôt recommence. Les assistants accompagnent la guitare et marquent le rythme en frappant avec les doigts de la main droite dans la paume de la main gauche. Nous les imitons poliment.