Avant de débarquer, nous distinguons à notre gauche, et par delà les cimes lointaines de la Cordillère des Andes, le sommet neigeux de l’Aconcagua, le géant de l’Amérique, élevé de plus de 20,000 pieds, qui se montre aux navigateurs du Pacifique comme aux gauchos des pampas.
Le débarcadère de Valparaiso est le plus commode que nous ayons encore vu. A peine avons-nous gravi son large escalier, que nous nous trouvons en face d’un gai parterre de gazon et de fleurs, devant lequel s’ouvre une triple arcade supportant le bâtiment de la Bourse et les bureaux de la Douane. Tout cela est bien tenu, point froid à l’œil et de bonne apparence. Près de nous, sur le quai même, la grosse cloche d’une locomotive annonce le départ d’un train pour Santiago et invite les voitures à se ranger. Traversons.
Voici maintenant une autre place. Quel est cet édifice en ruine ? C’est la caserne principale des pompiers, récemment brûlée. Diable ! Si dans ce pays les pompiers laissent brûler leur propre logis… N’insistons pas. Plusieurs personnes viennent au-devant de nous ; c’est une députation du Cercle français. Ces messieurs nous entraînent à leur club pour nous en faire les honneurs. Quelques instants après, installés avec nos compatriotes dans des calèches presque confortables, nous voilà lancés à travers la ville.
— Où nous conduisez-vous ?
— A une heure d’ici, à Sainte-Hélène. C’est le Robinson de Valparaiso… Nous avons pris la liberté d’y faire préparer une petite collation dès que vous avez été signalés.
Nous sommes confus, mais comment refuser ?… A propos de Robinson, je demande ce que devient cette fameuse île Juan Fernandez, qui appartient au Chili et n’est pas à plus de cent-vingt lieues d’ici, juste en face de Valparaiso. C’est là, on s’en souvient, que le matelot Selkirk, abandonné par son navire, vécut de 1704 à 1709, absolument seul. Étrange histoire, qui nous a valu l’immortel livre de Daniel de Foë, le Robinson Crusoë. Il paraît qu’un Robinson nouveau s’y est installé depuis le commencement de l’année dernière ; mais, hélas ! ce n’est ni un pauvre naufragé, ni un philosophe, ni un poète, ni même un original : c’est simplement un homme pratique, de plus allemand, qui a loué l’île de Robinson au gouvernement chilien, comme il aurait loué un cinquième sur l’avenue de l’Opéra, et à peu près au même prix[8].
[8] M. de Rodt (c’est le nom du locataire de l’île Juan Fernandez), paye un loyer annuel de 1,500 pesos, environ 7,000 fr.
Il vit là, en gentilhomme campagnard, avec une soixantaine de vassaux ; il coupe les bois, élève des chèvres, tue des phoques, pêche des poissons et espère se faire une centaine de mille francs par an, avant peu, du produit de sa ferme. Voilà ce que deviennent les légendes.
Chemin faisant, nous étourdissons de questions nos nouveaux amis. Après l’histoire de Robinson, il faut qu’on nous dise à quoi nous en tenir sur les fameux tremblements de terre du Chili et du Pérou. Hélas ! les renseignements ne sont que trop abondants. Si on a osé construire dans la ville quelques édifices ayant plus de deux étages, c’est que la place manque absolument et que le terrain dans le quartier central est d’un prix excessif. Plaise à Dieu qu’un bouleversement, pareil à celui qui a détruit la ville d’Arica en 1868 et la ville d’Iquique l’année dernière, ne se fasse pas sentir à Valparaiso, car ce serait la plus épouvantable catastrophe que l’imagination puisse concevoir. A mesure qu’on s’éloigne du quartier le plus animé de la ville, les maisons n’ont qu’un seul étage, quelquefois un simple rez-de-chaussée. Le mode de construction le plus usité consiste dans l’emploi de la brique et d’un ciment très lâche, supportés par des madriers. L’ensemble « joue » et résiste mieux aux légères secousses qu’on éprouve plusieurs fois chaque année. Du reste, ajoute-t-on, si vous restez seulement une quinzaine de jours ici, il est presque certain que vous aurez une impression du mouvement.
— Bien obligé !