J’aurais bien une petite critique à faire à M. Chapron au sujet de ses plaques tournantes au coude de la jetée, mais j’aime mieux dire du bien que du mal d’une belle chose ; donc je félicite M. Chapron d’honorer le nom français au Chili, en prouvant que nos compatriotes émigrés sont parfois, et plus souvent que nous ne le croyons nous-mêmes, des hommes de science, de travail et, pour tout dire en un mot qui contient tous les éloges, au temps où nous vivons, des hommes pratiques.
Je ne vous parlerai pas de la politique au Chili. C’est un pays sage, qui a pris son assiette, qui est en bonne vitesse dans la voie du progrès, et dont les mouvements intérieurs n’ont pas d’importance (à ce qu’il semble, au moins) sur les destinées finales.
On trouverait peut-être singulier que je ne constate même pas le mauvais état des affaires commerciales, car le pays souffre d’une crise assez rude ; aussi ne demandé-je pas mieux que de reconnaître ce fait ; je constate volontiers également que ce même fait intéresse beaucoup ceux qui perdent de l’argent, et ils sont nombreux. Mais je ne saurais aller plus loin et voir l’avenir plus sombre que ne le voient les hommes intelligents et haut placés avec lesquels j’ai eu l’honneur de m’entretenir. Les récoltes des dernières années ont été détestables, et le cuivre a baissé beaucoup ; il baisse encore. Voilà les causes principales de la crise ; elles peuvent et doivent disparaître d’une année à l’autre.
Quant à l’état général du pays, malgré les doléances que nous avons entendues, je soutiendrai qu’il est excellent, parce que les statistiques le soutiennent avec moi ; l’élevage du bétail, la culture des farineux et de la vigne sont en pleine prospérité, l’étendue des terres irriguées s’accroît chaque jour ; si le Chili, comme cela n’est pas douteux, développe hardiment son industrie agricole, encourage la création d’une industrie manufacturière et ne prend du système protecteur que ce qu’il lui en faut pour atteindre ce double but, il ne tardera pas à se trouver à l’abri de crises semblables à celle qu’il traverse aujourd’hui.
La politique extérieure est occupée de quelques démêlés avec la Bolivie au sujet de tarifs douaniers et de rectification de frontières. La discussion paraît calme quant à présent ; mais l’histoire contemporaine des républiques de l’Amérique du Sud nous a réservé déjà trop de surprises, pour qu’on puisse compter sur une longue paix[9]. La question du jour est la question patagonienne, sur laquelle j’ai promis de revenir. Quoiqu’on en fasse beaucoup de bruit en ce moment, parce qu’un avocat chilien, établi depuis longtemps à Buenos-Ayres, a publié ici même une brochure conciliatrice, très désagréable à l’amour-propre de ses compatriotes, la solution ne paraît pas bien proche.
[9] C’est ce différend, en effet, qui a amené la guerre actuelle entre le Chili, d’une part, la Bolivie et le Pérou, d’autre part.
Ces jours derniers, on a voulu lapider le conciliateur et renverser la statue de Buenos-Ayres, sur l’Alameda. L’avocat s’est esquivé ; la statue, qui ne pouvait en faire autant, a vigoureusement résisté, et la Patagonie, toujours balayée par des tempêtes autrement terribles que l’exaltation de quelques jeunes écervelés, est bien tranquille là-bas, attendant silencieusement que ses amoureux aient terminé leur querelle.
Dans cette grosse affaire, où la vanité nationale me semble avoir plus de part que de sérieuses considérations économiques, le Chili a contre lui l’histoire et des déclarations antérieures ; mais en attendant, ou plutôt sans attendre davantage, il a occupé le détroit de Magellan par sa colonie de Punta-Arenas et profite de tous les incidents pour faire acte de police. Quant à la république Argentine, son dernier établissement vers le sud-est est Carmen-de-Patagones, sur le rio Negro.
Les arguments des deux parts sont donc excellents ; aussi la guerre de plume et de parole peut-elle se continuer indéfiniment et se continue en effet. Quant à en venir aux mains, c’est une autre affaire ; la nature a sagement séparé les deux ennemis, et je ne pense pas qu’aucun d’eux ait la pensée d’engager ses armées dans les défilés de la Cordillère.