—Que voulez-vous, monsieur? finit-il par marmotter en fixant sur moi des yeux gris d'une hostilité aiguë.

—Monsieur, je suis le relieur.

—Mais je croyais que ma fille s'était entendue avec vous?

Et il a ajouté quelques paroles entre ses dents d'après lesquelles je crus comprendre que Christine avait donné à la visite qu'elle m'avait faite une importance qui lui avait servi de prétexte à ne pas accompagner l'horloger et son neveu dans la promenade du dimanche.

À ce moment, la voix de Christine se fit entendre derrière nous:

—Laisse monter monsieur, papa!...

Je ne me le fis pas dire deux fois et sans attendre la permission du vieux, que je laissai un peu désemparé, je gravis en hâte l'escalier qui conduisait à l'atelier sur le balcon duquel Christine restait penchée.

Elle était aussi calme que je l'avais vue la veille chez moi et rien dans son air, dans sa physionomie, ne présentait le moindre reflet du terrible drame de la nuit.

Quelles étaient mes pensées alors? Aurais-je pu le dire? J'allais me trouver dans cette pièce où je savais que nul ne pénétrait jamais qu'elle, Christine, son père et son fiancé—et leur victime—et cela quelques heures après l'assassinat! et c'était Christine elle-même qui, du geste le plus naturel, m'en poussait la porte.

Mes yeux étaient allés tout de suite aux solives du balcon, au plancher de l'atelier, à la table, au bahut, comme si je devais fatalement y trouver les traces sanglantes du crime. C'était enfantin! Du moment qu'elle me recevait là, c'est que le nécessaire avait été fait! Le nécessaire? Le plancher ne paraissait même pas balayé... Rien, rien, rien dans cette longue pièce où le jour pénétrait à flots n'eût pu retenir le regard le plus averti—le mien—qui avait vu assassiner Gabriel!