Bien mieux: je savais, par les demi-confidences de la mère Langlois, que le vieux et sa fille et le fiancé s'enfermaient là des heures et des heures, tous rideaux tirés sur les vitres, pour une besogne de mystère qui—je l'ai déjà fait entendre—commençait à troubler quelques pauvres cervelles dans le quartier; or, on pouvait, en vérité, se demander après un coup d'œil sur ce banal atelier si la mère Langlois n'avait pas rêvé!
Un vaste divan dans un coin, des tentures, quelques toiles, des études, des modelages d'après l'antique accrochés au mur, deux sellettes, supportant une vague glaise entourée de linges desséchés, une bibliothèque vitrée dans laquelle il n'y avait même pas de livres mais quelques statuettes polychromes qui me rappelèrent que deux ans auparavant Mlle Christine Norbert avait exposé aux Indépendants un Antinoüs d'étagère, d'une singulière beauté, mais qui avait fait surtout parler de lui par la matière toute nouvelle dont il était fait et à laquelle on cherchait à donner un nom, quand l'artiste avait, un beau matin, sans explications, retiré son envoi.
Au fond de la pièce, une portière à demi soulevée donnant sur une petite chambre qui était certainement la chambre de Christine.
Mes yeux, qui ne pouvaient s'arrêter sur rien, retournèrent au bahut.
Mais Christine me rappela tranquillement l'objet de ma visite en me priant de m'asseoir dans le fauteuil où, l'avant-dernière nuit, j'avais vu s'asseoir Gabriel.
Si elle était calme, je ne l'étais pas! Ma cervelle était en feu, mes mains tremblaient.
Elle s'assit en face de moi; je n'osais pas la regarder. On lui avait assassiné, la nuit dernière, son amant, et elle s'intéressait au grain et à la couleur de mes peaux!
Elle me dit qu'elle me fournirait quelques dessins d'après lesquels j'aurais à établir une mosaïque.
—C'est donc une reliure de grand luxe? demandai-je.
—Oui, me répondit-elle, et je vais vous avouer que ces livres ne sont pas à moi et qu'ils ne sont pas pour moi. C'est un secret que je trahis, mais je suis sûre que vous ne me vendrez pas! Ils appartiennent à M. le marquis de Coulteray, notre propriétaire, que j'ai vu dernièrement et qui cherche un relieur d'art qui veuille bien se consacrer à sa bibliothèque dans des conditions assez exceptionnelles, du reste, mais qui ne vous gêneraient peut-être pas, vous, qui êtes son voisin! Je lui ai parlé de vous et il s'est servi de moi pour vous mettre à l'épreuve. Vous m'excuserez!