Jacques sentit la main de Christine qui se crispait dans la sienne... Tout cet appareil de mort, ces chants funèbres qui leur paraissaient dans leur retraite souterraine comme la plainte même des trépassés, jaillie des entrailles de la terre, ces figures de pierre étendues sur les sépulcres, les mains jointes dans un dernier geste de supplication et de prière avant le jugement dernier, toute cette scène, éclairée assez lugubrement par quelques rayons tombés des soupiraux gothiques qui prenaient jour au ras du sol envahi par les nonces du cimetière était bien faits pour impressionner un esprit qui eût été moins ébranlé que celui de Christine.
Quant à Jacques, il maudissait comme toujours sa propre faiblesse qui aboutissait à ce cul-de-sac de la mort dans lequel il était venu s'enfermer avec Christine, dans le moment même qu'il rêvait pour sa fiancée la renaissance de toutes les forces vitales dans le rayonnement d'une nature triomphante...
Lui, si fort avec les autres et avec lui-même, lui, l'intelligence même, il n'existait pas, il n'avait jamais existé devant elle que par elle!... Il s'en rendait compte une fois de plus, il y avait beau temps qu'il ne luttait plus; un instant, il avait essayé de se ressaisir, il avait senti qu'elle le laisserait s'évader avec sa belle tranquillité et son doux sourire triste, sans autre protestation... «De profundis clamavi ad te, domine!». Chaque esprit, ici-bas, et sans doute là-haut, a son maître... Il ne sied pas, même au plus orgueilleux de faire le malin... On a vu de prodigieux cerveaux à la remorque de repoussantes gotons; et Christine était belle et bonne... «Dies iræ, dies illa!»
La grille ouvragée qui était derrière le tombeau du comte François, dit Bras-de-Fer, s'ouvrait, et le cortège des filles de Marie et des dames du Feu se répandit dans la crypte, précédant le cercueil que les gars apportèrent et soulevèrent pour l'enchâsser provisoirement dans le tombeau de «l'empouse»...
On eût dit qu'ils y déposaient une merveilleuse corbeille de fleurs, où reposait une vierge endormie...
Christine ne quittait plus cette figure idéale de ses yeux agrandis par l'angoisse et la douleur...
Ah! oui! qu'elle était belle dans la mort, Bessie-Anne-Élisabeth!... Belle comme Juliette au tombeau, quand elle fut descendue dans la fraîcheur religieuse du sanctuaire embaumé qui efface tous les tourments et rend à l'enveloppe terrestre sa pureté d'aurore, belle comme Ophélie ornée de sa guirlande de plantes sauvages et les cheveux humides encore de la flore des eaux... et comme elle, échappée enfin à l'outrage d'un insensé auquel elle avait livré un cœur pur avec toutes ses espérances et ses naïfs désirs!... évadée d'un cercle d'horreurs qu'elle n'avait pu comprendre et où sa raison avait succombé avant qu'elle exhalât son dernier soupir!...
«Dors! dors donc ton dernier sommeil que rien ne viendra plus troubler, je te le jure!» murmura dans un sanglot et en s'affaissant sur ses genoux défaillants Christine à demi pâmée.
À ce gémissement répond un cri de désespoir, et Georges-Marie-Vincent s'effondre, lui aussi, devant ce cercueil qu'il a peut-être ouvert!...
La cérémonie s'achève, les dernières prières sont dites, la pierre est glissée sur celle qui ne verra plus la douce lumière du jour...