—Ne la blaguons plus, finirent-ils par dire. Elle commence à avoir le mauvais œil!...

On croit au mauvais œil à Coulteray. Ils la laissèrent tranquille... Ils se mirent à chanter des vieilles chansons du pays...

—Ils en ont comme cela jusqu'à demain matin, dit Jacques quand Christine et lui eurent fini de dîner dans un coin de tonnelle, tu as eu raison d'accepter l'hospitalité du marquis... Ici nous n'eussions pas fermé l'œil!

Ils rentrèrent au château, s'embrassèrent, se souhaitèrent une bonne nuit. Jacques se coucha et dormit tout de suite.

Christine ne se coucha pas... Elle se laissa tomber, pensive, dans un fauteuil.

Sa fenêtre était restée ouverte... Un paysage lunaire s'étendait devant elle, d'une grande étendue et d'une grande beauté... D'abord, c'étaient les bâtiments du château avec leurs ombres crues sur la terra déserte, silencieuse, qu'aucun bruit ne venait troubler... puis le long trou noir des douves qui séparaient la cour d'honneur de la baille, puis le vaste espace blanc de la baille, et à l'extrémité du plateau, au delà d'un petit mur bas, le cimetière avec ses croix penchées ou droites... ses dalles moussues et quelques-unes, luisant sous la lune, comme des glaces... Derrière, la silhouette élancée de la fine chapelle du XVIe siècle, au fond de laquelle dormait pour toujours, tranquillement, cette pauvre Bessie-Anne-Élisabeth...

Combien de temps Christine resta-t-elle ainsi à rêver? et à rêver à quoi?

Soudain elle tressaillit... Là-bas, dans la vallée, la vieille église romane de Coulteray faisait entendre les douze coups de minuit...

Christine se leva, poussa sa fenêtre, car elle avait froid et commença de se dévêtir.

Elle revint à la fenêtre pour en tirer le rideau... mais elle poussa une sourde exclamation et s'accrocha au mur pour ne point tomber.