Les femmes ne bougèrent pas... mais elles entendirent:
—La r'v'là... c'est elle!... Elle remonte!... Elle rentre au château!... Tenez!... la v'là près du «meur»!... Elle retourne au cimetière... Eh bien! qu'elle y rentre et qu'elle n'en sorte plus!... Les empouses, paraît que ça ne travaille que la nuit!... Ça a peur du jour!... Eh bien, alors, et le marquis?
Les femmes reprirent: Ave Maria!... Ave Maria!... avec une sorte de fureur sacrée... Mais les hommes les firent encore taire dès qu'ils rentrèrent dans la salle: ils étaient déjà familiarisés avec l'idée de l'empouse... Ils l'avaient vue rentrer chez elle... Ils étaient plus rassurés... Ils avaient toute une journée devant eux pour décider de ce qu'il y avait à faire...
Ce qui les tracassait par-dessus tout, c'était la pensée qu'on ne les croirait pas... qu'on les «fabulerait».
Crainte chimérique, car, aux premiers rayons du jour, quand on osa se montrer dans les rues, tout Coulteray fut debout!
Les gens de l'auberge n'avaient pas été les seuls à apercevoir l'«empouse»... Il y en avait même qui l'avaient entendue... Par exemple, les deux voisines de la veuve Gérard, qui habitaient près du pont... Elles avaient été réveillées par des appels: «Adolphine! Adolphine!...» (c'était le petit nom de la veuve Gérard). Elles s'étaient levées et avaient reconnu la marquise, telle qu'elles l'avaient vue le matin même, dans son cercueil...
Elle était restée quelques instants au milieu de la route, la tête levée vers la chambre d'Adolphine, qui ne pouvait lui répondre puisqu'elle était à l'auberge; c'était là un renseignement que les deux voisines juraient absolument exact. Quant à l'«empouse», elle était repartie en poussant un gros soupir.
Les deux voisines avaient passé le reste de la nuit en prière... On comprendra facilement qu'il n'en fallait pas tant pour mettre le pays «sens dessus dessous»...
Quand on sut ce qui était arrivé à Drouine, les plus incrédules s'inclinèrent, sauf trois: le maire, le médecin et le curé.
Le médecin, M. Moricet, expliqua scientifiquement un événement aussi extraordinaire... Ce n'était pas la première fois que l'on se trouvait en face d'une «hallucination collective». Elle s'expliquait par la légende solidement établie dans ce pays de l'«empouse». Les gars de l'auberge devaient être à moitié ivres... Jacques Cotentin, consulté, fut naturellement de l'avis de ces messieurs... Lui, il n'avait rien vu!... rien qu'une tombe à laquelle on n'avait pas touché!...