J'étais transporté. Il n'y avait plus en moi que l'artiste... l'amoureux lui-même semblait avoir fui... quand, tout à coup, dans cette grande pièce pâle où glissait une lumière avare, je sentis que le drame (que j'avais oublié un instant) pénétrait avec cette figure de rêve, emmitouflée de fourrures blanches, qui s'acheminait vers nous... quel drame?... celui d'à côté que j'avais vu, en partie, se dérouler sous mes yeux?... celui d'ici que je ne connaissais pas encore?... Peut-être bien les deux à la fois.
Oui, quand je me rappelle cette première heure singulière, passée dans le vieil hôtel de Coulteray, ce qui domine en moi, c'est l'impression que l'un de ces drames pourrait peut-être un jour s'expliquer par l'autre, en tout cas qu'ils n'étaient pas étrangers l'un à l'autre... et que ce mur, bâti jadis pour séparer l'antique demeure, ne séparait plus rien du tout depuis que Christine en faisait si facilement le tour.
Qu'y avait-il de vrai dans tout ce qu'elle m'avait raconté le matin même? J'allais peut-être le savoir de la bouche de ce fantôme pâle qui s'avançait vers nous... c'était la marquise; je l'avais reconnue, bien qu'elle m'apparût encore plus exsangue que lorsque je l'avais vue pour la première fois. Son apparition me plongea immédiatement dans cette indéfinissable rêverie que nous cause une musique douce et triste, apportée à nos oreilles par une brise lointaine à travers un grand silence... quel souffle de l'au-delà soulevait cette fragile image? Autant Christine semblait la réalisation idéale de la vie, par sa ressemblance avec les plus suaves figures de la Renaissance italienne, autant le visage de la marquise avait un air de songe aux transparences si délicates qu'on eût craint de les profaner par l'examen. Je ne me lassais pas de regarder Christine, mais devant cette langoureuse lady, on ne pouvait que baisser les yeux par crainte de l'effleurer ou peut-être même par pitié... d'autant que cette forme fugitive était éclairée doucement par le triste flambeau d'un regard plein d'inquiétude et de douleur.
Je pus constater tout de suite que j'étais attendu, car Christine ne m'eut pas plus tôt présenté que la marquise me remercia presque avec effusion d'être venu, et assez hâtivement du reste, comme si elle eût craint d'être surprise... D'une voix qui rappelait le pépiement craintif d'un petit oiseau tombé du nid, elle me dit:
—Mlle Norbert nous a parlé de vous... Vous êtes le bienvenu... Le marquis a besoin d'un homme comme vous pour ses collections, auxquelles il attache un si grand prix... Figurez-vous que Mlle Norbert voulait nous quitter!... C'est si triste ici!... Elle prendra patience dans la compagnie d'un artiste comme vous!... Moi aussi, j'aime les livres... je viendrai vous voir de temps en temps. Je m'ennuie... si vous saviez comme je m'ennuie! Il faut me pardonner... J'ai été élevée aux Indes, n'est-ce pas? Il ne faut pas me quitter! Il ne faut pas me quitter!...
Là-dessus, elle s'en alla ou plutôt se sauva... disparut au bout de la pièce comme si elle passait à travers les murs, en répétant ces mots: «Il ne faut pas me quitter!»...
Christine ne m'avait donc pas menti. Et c'était peut-être moins pour le marquis que pour la marquise qu'elle restait, et par charité... si elle avait mené une véritable intrigue avec cet homme, elle ne m'en eût certes point averti!... elle murmura:
—Pauvre femme!
Nous restâmes un instant silencieux. À travers la vitre je regardais le jardin qui s'étendait derrière l'hôtel et qui me parut un peu négligé, ce qui n'était point pour me déplaire. L'été tout proche paraissait déjà en vainqueur dans le fouillis de verdure et la libre éclosion des fleurs... Je me tournai vers Christine:
—La santé de la marquise me paraît bien précaire.