Pour la juger à bon escient, il faut la prendre à son origine. Traversons le pont Marie et regardons autour de nous. Si nous admettons que la vie ne se traduit exclusivement point par le mouvement, nous pouvons envisager cette vérité que dans l'Ile-Saint-Louis, plus que partout ailleurs, il y a toujours eu une vie intense, mais dans le domaine intellectuel. Sans évoquer les ombres lointaines de Voltaire et de Mme Du Châtelet, les peintres, les poètes, les écrivains y ont, de tout temps, élu domicile: George Sand, Baudelaire, Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Daubigny, Corot, Barye, Daumier y installèrent leurs pénates. À l'angle de la rue Le Regrattier, qui, autrefois, était la rue de la Femme-sans-Tête, se dresse, au fond d'une niche, une Vierge mutilée, qui a vu défiler toute la pléiade romantique. Notre Bénédict Masson, qui n'était pas seulement relieur d'art, mais poète,—un étrange poète, comme on en a vu quelques-uns en ces temps-ci qui sont troubles,—prétendait habiter la chambre même où avait vécu quelque temps—et souffert—l'auteur des Fleurs du mal!

Naturellement il en concevait, dans son humilité, un singulier orgueil.

Mais nous ne saurions mieux connaître Bénédict Masson que par lui-même. Comme tous ceux qui croient être agités par quelque démon supérieur, il se complaisait à tenir registre des moindres événements d'une existence qui, apparemment, semblait s'être déroulée, jusqu'au jour où nous sommes arrivés—Bénédict Masson pouvait avoir dans les trente-cinq ans—dans la plus terne monotonie. Je souligne le mot apparemment parce qu'il s'est trouvé des gens pour prétendre que ces sortes de Mémoires, tracés au jour le jour, avaient été rédigés dans un but des plus intéressés, ne relatant que ce qui pouvait faire croire à l'innocence d'un monstre qui vivait dans la crainte perpétuelle que l'on ne découvrît ses crimes. Ceux qui ont prétendu cela avaient bien des excuses et peut-être même bien des raisons, mais avaient-ils raison? C'est ce que nous verrons un jour.

Pour moi, j'ai toujours été frappé de l'accent de sincérité qui se trouve dans les Mémoires de Bénédict Masson, même et surtout, dans leurs passages les plus désordonnés.

À la date qui nous occupe, nous sommes fin mai. La journée avait été chaude; le printemps, cette année-là, était l'un des plus précoces qu'on eût vus depuis longtemps à Paris.

Il est neuf heures du soir; dans ce coin de rue déserte, noyée d'ombre, le dernier bruit qui s'est fait entendre a été le timbre de la porte du magasin de Mlle Barescat, mercière, qu'elle fermait elle-même après avoir mis le volet...

De la lumière encore à deux vitres, celle du relieur et celle de l'horloger...

La boutique de Bénédict Masson faisait face, ou à peu près, à celle du vieux Norbert que l'on ne voyait guère sortir que le dimanche pour aller à l'office à Saint-Louis-en-l'Ile, avec sa fille et son neveu.

Le reste du temps, il restait caché derrière ses rideaux de serge verte, penché sur ses outils, travaillant fort mystérieusement à des travaux qui, au surplus, dans la partie, l'avaient déjà rendu célèbre. Il avait inventé une sorte de régulateur qui eût pu faire sa fortune, mais qui n'avait réussi qu'à le dégoûter à jamais des hommes d'affaires. Maintenant, il ne semblait plus travailler que pour l'art, à la poursuite d'une chimère où d'autres, avant lui, avaient laissé leur raison.

Ses confrères, avec lesquels il avait rompu tout commerce, s'entretenaient de lui avec une condescendance attristée; les plus renseignés parlaient d'une sorte «d'échappement» contraire à toutes les lois connues de la mécanique et grâce auquel le malheureux prétendait réaliser le mouvement perpétuel. C'était tout dire!