Vais-je me résoudre à avouer une chose qui m'entraînera peut-être plus loin que je ne le désirerais?...
Ma foi! dans l'état d'esprit où je suis, qu'ai-je à craindre? qu'ai-je à redouter? La pire aventure, la plus extraordinaire aventure peut m'arriver, elle ne dépasserait pas celle de cette nuit!... Je n'avais plus qu'une raison de vivre: voir Christine!... Depuis que je l'ai vue embrasser un monsieur qu'elle cache dans une armoire, comme disent les matelots: «À Dieu vat!»...
Eh bien! il n'y a pas très, très longtemps que je me vois aussi laid que cela! Il y a encore deux ans, je m'imaginais que ma figure n'était point, nécessairement, pour tout le monde un objet d'horreur! Je savais bien, hélas! que je ne pouvais plaire aux femmes, mais j'avais encore des illusions... Réfugié dans ma tour d'ivoire, devant ma glace, je me prenais à qualifier ma laideur de sublime. Je me regardais de profil, de trois quarts, je me faisais des mines, j'essayais différentes façons de me coiffer, je cherchais des modèles de laideur dont il n'eût pas été déshonorant de se rapprocher... J'en étais arrivé à me dire, par exemple, que je n'étais pas beaucoup plus laid que Verlaine... qui a été aimé, qui a su ce que c'est que l'amour, tout l'amour, si on l'en croit...
«Ah! les beaux jours de bonheur indicible où nous joignions nos bouches!... qu'il était bleu le ciel, et grand l'espoir!» etc...
Ah! la bouche de Verlaine! Paix à ses cendres, c'est mon plus grand poète!...
Tout de même, je me disais: S'il a été aimé, ça n'est certes pas pour sa beauté! Il y a donc des femmes capables de se laisser séduire uniquement par le rêve, par le rêve d'un poète, par ce que contient de divine liqueur le vase grossier créé, dans un jour cruel, par une nature ironique et marâtre. Le tout est d'avoir l'occasion de se faire comprendre! Cette occasion, voilà comme je la fis naître...
À la dernière exposition des maîtres de la reliure, j'avais eu un joli succès. Mes reliures romantiques avaient obtenu un premier prix. Je fis paraître des annonces dans les journaux pour demander des élèves femmes. Je n'eus pas longtemps à attendre. Dès le lendemain, une jeune fille se présentait: Mlle Henriette Havard, charmante, paraissant fort intelligente, disant qu'elle avait perdu mes parents, qu'elle était à charge à une vieille tante et qu'elle voulait gagner sa vie. Elle me proposait d'être en même temps mon élève et mon employée. L'affaire fut vite conclue. Je possède aux environs de Paris une petite villa, à l'orée d'un bois, à quelques pas d'un étang, dans un endroit assez désert; mais j'aime la solitude; j'imaginai sans peine que je l'aimerais davantage avec cette jolie fille. C'est là, du reste, que je travaillais tous les étés. J'y donnai rendez-vous à Henriette pour le lendemain.
Ce soir-là, je m'étais tenu dans la pénombre. Le lendemain, à la campagne, elle put me voir, au grand jour. Tant est que le surlendemain, je ne la revis plus!... Je l'attendis trois jours. Elle m'avait donné l'adresse de sa tante. J'allai chez cette tante et lui demandai des nouvelles de sa nièce, elle me répondit avec assez d'indifférence, du reste, qu'elle ne l'avait pas revue. Je n'insistai pas. Je ne voulais pas avoir l'air plus inquiet qu'elle-même.
Sur ces entrefaites, une autre élève femme vint se présenter, Mme Claire Thomassin, une veuve, jeune également et jolie... Elle resta chez moi un jour... Cette fois, ce fut un monsieur dans les cinquante ans, qui vint, quarante-huit heures plus tard, me poser des questions sur Mme Claire. Je lui répondis que je n'avais plus eu de ses nouvelles depuis son départ de chez moi. Il s'en alla, fort triste.
Eh bien, j'ai encore eu quatre élèves femmes... L'une est restée cinq jours, deux autres pas plus de vingt-quatre heures, la dernière est restée trois semaines. Avec celle-ci, j'ai pu croire que le miracle allait s'accomplir; eh bien, au dernier moment, elle s'est éclipsée, comme les autres!