Pour cette dernière, j'ai voulu en avoir le cœur net et j'ai fait une enquête... je n'ai pu savoir, nul n'a pu savoir ce qu'elle était devenue! Cette fois, je ne cacherai pas qu'une angoisse sourde, démesurée, commença de m'étreindre... Je n'osai pas faire remonter mon enquête plus haut, redoutant d'apprendre que les trois autres aussi avaient disparu! Il y en avait déjà trois, à ma connaissance, c'était suffisant!...
Que les femmes me fuient parce que je suis laid, je comprends cela, mais qu'elles me fuient jusqu'au bout du monde, qu'elles me fuient jusqu'à disparaître, qu'elles me fuient jusqu'au suicide, cela dépasse tout! tout! Qu'imaginer? qu'imaginer en dehors de ces hypothèses?... Mettez-vous à ma place! C'est épouvantable!... Encore si, pour une raison ou pour une autre, pour six autres raisons, elles s'étaient toutes suicidées, on aurait retrouvé leurs cadavres, mais on ne les a retrouvées ni mortes, ni vivantes!
Mon Dieu! je parle comme si j'étais sûr du sort des trois autres!... Eh bien oui! au fond de moi-même, je crois que le même mystère les lie toutes les six... le même mystère de mort!... Et personne ne se doute de cela, que moi!... Heureusement!... Tout cela est tellement formidable et tellement absurde, que je ne veux plus y penser!... J'avais trouvé un très bon moyen de ne plus y penser, c'était de m'absorber dans la vision et dans l'amour de Christine!... Et maintenant!...
Maintenant je ne quitte plus des yeux la porte de l'horloger... C'est aujourd'hui dimanche, elle va sortir tout à l'heure pour aller à la messe, entre son père et le carabin!... La voilà! la voilà avec son grand air d'archiduchesse, et son front de madone et son calme regard! Le carabin lui porte son livre de messe!... Ah! moi aussi j'irais bien à confesse, pour elle!... Mais aujourd'hui je ne les suivrai pas!... Je reste derrière mes rideaux... Assurément je vais voir sortir l'homme de cette nuit! Je veux savoir qui est son amant! Après on verra ce qu'on en fera!
Voilà une demi-heure que j'attends qu'il sorte... et toujours rien! Aujourd'hui dimanche, la devanture de la boutique montre visage de bois. Tous les volets sont mis, même à la porte vitrée. Et cette porte ne s'ouvre pas!... Qu'attend-il?... La rue est déserte, tout à fait déserte... Et il ne peut sortir que par cette porte... Cette partie de l'immeuble habité par cette étrange famille est ainsi faite qu'elle n'offre pas d'autre issue que celle que je surveille. En vérité, ils vivent enfermés là dedans comme dans une prison, et le jardin intérieur, si tant est que l'on puisse donner ce nom à un quadrilatère planté de trois arbres, m'a produit l'effet d'un préau, entre ses deux hauts murs qui l'étreignent et le défendent du regard. Ce coin de bâtisse et de jardin, habité par l'horloger et sa famille, avait fait partie jadis du fameux hôtel de Coulteray, dont l'entrée principale donne encore quai de Béthune et appartient toujours—événement unique dont tous les anciens hôtels de l'Ile-Saint-Louis ne sauraient offrir d'autre exemple—au dernier représentant d'une famille illustre, comme on sait, à bien des titres, au marquis actuel Georges-Marie-Vincent de Coulteray, marié assez récemment, à la suite d'un voyage qu'il fit aux Indes anglaises, à la fille cadette du gouverneur de Delhi, miss Bessie Clavendish.
J'ai aperçu une seule fois, en passant un soir sur le quai, le marquis et la marquise au moment où ils sortaient dans leur magnifique auto, qu'éclairait une lampe électrique intérieure: la marquise est une toute jeune personne qui me parut assez languissante, mais non dénuée d'intérêt, à cause d'une certaine beauté diaphane propre à quelques Anglaises, mais qui tend de plus en plus à disparaître en cette époque de sports.
À côté de cette héroïne de Walter Scott, le marquis, en dépit de ses cheveux précocement blanchis, faisait figure solide et bien vivante; dans sa face rose où circule un sang généreux, brille un regard bleu d'acier, étonnamment jeune encore et émouvant pour un homme de cinquante ans et plus. Georges-Marie-Vincent est l'arrière-petit-fils du célèbre marquis de Coulteray qui, sous Louis XV, entre autres fantaisies, se sépara de sa femme, laquelle ne voulait point entendre parler de divorce ni quitter le domicile conjugal, s'en sépara, dis-je, par ce haut mur qui coupe encore maintenant la propriété en deux, laissant à la malheureuse ce petit pavillon où elle s'était réfugiée et où elle mourut, séquestrée volontaire. C'est là que la nuit, quand son père et son fiancé reposent, la vertueuse Christine reçoit son amant.
Celui-ci, dont je continue de surveiller l'apparition sur le seuil qu'il doit forcément franchir pour sortir de sa prison d'amour me fait bien attendre derrière mes rideaux. Et, ma foi, l'heure se passe sans que j'aie vu s'entr'ouvrir la porte de l'horloger. Et l'horloger lui-même revient de la messe avec la fière Christine et l'intrépide fiancé.
Alors, le monsieur va passer encore toute sa journée dans son armoire en attendant la nuit prochaine et les revanches qu'il s'en promet!
Cette idée, dois-je l'avouer, ne contribue point beaucoup à calmer mes esprits, d'autant que je pense à une chose, c'est que si je n'ai point vu sortir le mystérieux hôte de Christine, je ne l'ai point vu entrer non plus, et tout ceci fait que je dois me demander depuis combien de temps dure cette étrange idylle au fond d'une armoire!