Je me surprends à rire férocement en pensant aux femmes en général et à celle-ci en particulier. Cette divine Christine, dont mon cœur est plein, je lui souhaite quelque bonne catastrophe, pour le soulagement de mon âme et de la conscience universelle! Je ne sortirai pas d'aujourd'hui!...

Cinq heures.—Ce qui vient de m'arriver est bien la dernière des choses à laquelle je m'attendais! Elle est venue! Elle est venue ici! Mais n'anticipons pas, car tout vaut la peine d'être raconté et je sens que je ne suis pas au bout de mes étonnements!

D'ordinaire, l'après-midi du dimanche, les Norbert, père et fille, et Jacques Cotentin (le fiancé) sortent tous trois pour une petite promenade; aujourd'hui, le vieux et Jacques sont partis tout seuls; la fille les a accompagnés jusque sur le seuil, leur a adressé quelques bonnes paroles qu'elle soulignait de son sourire de souveraine, puis elle a refermé la porte de la boutique et moi je n'ai fait qu'un bond jusqu'à mon observatoire, là-haut, sous les toits.

Je suis arrivé à temps pour la voir traverser le petit jardin, et gravir l'escalier extérieur qui conduit à l'atelier, au dernier étage du pavillon du fond; la porte-fenêtre en était déjà grande ouverte sur le balcon et j'apercevais l'armoire; elle l'ouvrit sans hésitation et l'homme en sortit.

Elle le prit par la main et lui murmura quelque chose à l'oreille; sans doute lui apprenait-elle que la maison était délivrée de toute fâcheuse présence et qu'elle leur appartenait pour quelques heures, car il se dirigea immédiatement sur le balcon à la rampe duquel il s'appuya, regardant en bas dans le jardin avec un air de profonde méditation.

Cette fois, je le voyais bien et en détail. Matin! elle sait les choisir, ses amants, la belle Christine! En voilà un tout à fait à sa taille et tel que je n'imagine point qu'une fille d'Ève puisse en désirer de plus beau au monde! Ah! quand j'ai vu cette royale figure, ce magnifique morceau d'humanité, je jure que j'ai maudit le Créateur qui m'a fait ce qu'il m'a fait et qui a réservé pour celui-ci cette face de victoire!

Cet homme est dans toute la force de l'âge; une harmonie parfaite dirige ses mouvements; rien ne semble l'émouvoir; à côté de lui Christine qui m'en a toujours imposé par ses beaux airs impassibles me paraît une petite folle; il est vrai que je ne la reconnais plus et qu'elle a comme changé de nature. Avec son plus radieux sourire, elle l'appelle avec des gestes enfantins: Gabriel!

Ma foi! il est beau comme l'ange Gabriel ce jeune homme de trente ans! Ah! comme ils sont beaux tous les deux! quel couple!

Il faut que je vous dise maintenant comment Gabriel est habillé, car c'est bien encore là une chose pas ordinaire du tout! Il est enveloppé des pieds à la tête dans une cape à collets comme on en voyait au temps de la Révolution, et il porte, suivant la mode d'alors, de petites bottes à revers. Si bien qu'en le voyant sortir de cette armoire, au fond de cette vieille demeure cachée de l'Ile-Saint-Louis, on eût pu croire assister à quelqu'une des aventures du chevalier de Fersen, venu mystérieusement dans la capitale pour aider à l'évasion de la royale prisonnière; il n'est point jusqu'à l'accoutrement de Christine qui se prête à l'illusion, avec ce fichu Marie-Antoinette qu'elle a croisé sur son sein demi-nu.

Quelle comédie se jouent-ils là? Comment cela a-t-il commencé? Comment cela finira-t-il? Où sommes-nous? Je n'y comprends plus rien!