Je ne fus pas maître de mon geste: je tirai… le coup de revolver retentit dans la galerie avec un fracas assourdissant; mais l'homme, continuant ses bonds insensés, dégringolait déjà l'escalier. Je courus derrière lui, en criant: «Arrête! arrête! ou je te tue!…» Comme je me précipitais à mon tour dans l'escalier, je vis en face de moi, arrivant du fond de la galerie, aile gauche du château, Arthur Rance qui hurlait: «Qu'y a-t-il?… Qu'y a-t-il?…» Nous arrivâmes presque en même temps au bas de l'escalier, Arthur Rance et moi; la fenêtre du vestibule était ouverte; nous vîmes distinctement la forme de l'homme qui fuyait; instinctivement, nous déchargeâmes nos revolvers dans sa direction; l'homme n'était pas à plus de dix mètres devant nous; il trébucha et nous crûmes qu'il allait tomber; déjà nous sautions par la fenêtre; mais l'homme se reprit à courir avec une vigueur nouvelle; j'étais en chaussettes, l'Américain était pieds nus; nous ne pouvions espérer l'atteindre «si nos revolvers ne l'atteignaient pas»! Nous tirâmes nos dernières cartouches sur lui; il fuyait toujours… Mais il fuyait du côté droit de la cour d'honneur vers l'extrémité de l'aile droite du château, dans ce coin entouré de fossés et de hautes grilles d'où il allait lui être impossible de s'échapper, dans ce coin qui n'avait d'autre issue, «devant nous», que la porte de la petite chambre en encorbellement occupée maintenant par le garde.
L'homme, bien qu'il fût inévitablement blessé par nos balles, avait maintenant une vingtaine de mètres d'avance. Soudain, derrière nous, au-dessus de nos têtes, une fenêtre de la galerie s'ouvrit et nous entendîmes la voix de Rouletabille qui clamait, désespérée:
«Tirez, Bernier! Tirez!»
Et la nuit claire, en ce moment, la nuit lunaire, fut encore striée d'un éclair.
À la lueur de cet éclair, nous vîmes le père Bernier, debout avec son fusil, à la porte du donjon.
Il avait bien visé. «L'ombre tomba.» Mais, comme elle était arrivée à l'extrémité de l'aile droite du château, elle tomba de l'autre côté de l'angle de la bâtisse; c'est-à-dire que nous vîmes qu'elle tombait, mais elle ne s'allongea définitivement par terre que de cet autre côté du mur que nous ne pouvions pas voir. Bernier, Arthur Rance et moi, nous arrivions de cet autre côté du mur, vingt secondes plus tard. «L'ombre était morte à nos pieds.»
Réveillé évidemment de son sommeil léthargique par les clameurs et les détonations, Larsan venait d'ouvrir la fenêtre de sa chambre et nous criait, comme avait crié Arthur Rance: «Qu'y a-t-il?… Qu'y a-t-il?…»
Et nous, nous étions penchés sur l'ombre, sur la mystérieuse ombre morte de l'assassin. Rouletabille, tout à fait réveillé maintenant, nous rejoignit dans le moment, et je lui criai:
«Il est mort! Il est mort!…
—Tant mieux, fit-il… Apportez-le dans le vestibule du château…