Rouletabille tira, toujours de son petit paquet, un morceau de papier blanc plié en quatre, et, de ce morceau de papier blanc, sortit un objet invisible, qu'il tint entre le pouce et l'index et qu'il porta au président:
«Ceci, monsieur le président, est un cheveu, un cheveu blond maculé de sang, un cheveu de Mlle Stangerson… Je l'ai trouvé collé à l'un des coins de marbre de la table de nuit renversée… Ce coin de marbre était lui-même maculé de sang. Oh! un petit carré rouge de rien du tout! mais fort important! car il m'apprenait, ce petit carré de sang, qu'en se levant, affolée, de son lit, Mlle Stangerson était tombée de tout son haut et fort brutalement sur ce coin de marbre qui l'avait blessée à la tempe, et qui avait retenu ce cheveu, ce cheveu que Mlle Stangerson devait avoir sur le front, bien qu'elle ne portât pas la coiffure en bandeaux! Les médecins avaient déclaré que Mlle Stangerson avait été assommée avec un objet contondant et, comme l'os de mouton était là, le juge d'instruction avait immédiatement accusé l'os de mouton mais le coin d'une table de nuit en marbre est aussi un objet contondant auquel ni les médecins ni le juge d'instruction n'avaient songé, et que je n'eusse peut-être point découvert moi-même si le bon bout de ma raison ne me l'avait indiqué, ne me l'avait fait pressentir.»
La salle faillit partir, une fois de plus, en applaudissements; mais, comme Rouletabille reprenait tout de suite sa déposition, le silence se rétablit sur-le-champ.
«Il me restait à savoir, en dehors du nom de l'assassin que je ne devais connaître que quelques jours plus tard, à quel moment avait eu lieu la première phase du drame. L'interrogatoire de Mlle Stangerson, bien qu'arrangé pour tromper le juge d'instruction, et celui de M. Stangerson, devaient me le révéler. Mlle Stangerson a donné exactement l'emploi de son temps, ce jour-là. Nous avons établi que l'assassin s'est introduit entre cinq et six dans le pavillon; mettons qu'il fût six heures et quart quand le professeur et sa fille se sont remis au travail. C'est donc entre cinq heures et six heures et quart qu'il faut chercher. Que dis-je, cinq heures! mais le professeur est alors avec sa fille… Le drame ne pourra s'être passé que loin du professeur! Il me faut donc, dans ce court espace de temps, chercher le moment où le professeur et sa fille seront séparés!… Eh bien, ce moment, je le trouve dans l'interrogatoire qui eut lieu dans la chambre de Mlle Stangerson, en présence de M. Stangerson. Il y est marqué que le professeur et sa fille rentrent vers six heures au laboratoire. M. Stangerson dit: «À ce moment, je fus abordé par mon garde qui me retint un instant.» il y a donc conversation avec le garde. Le garde parle à M. Stangerson de coupe de bois ou de braconnage; Mlle Stangerson n'est plus là; elle a déjà regagné le laboratoire puisque le professeur dit encore: «Je quittai le garde et je rejoignis ma fille qui était déjà au travail!»
«C'est donc dans ces courtes minutes que le drame se déroula. C'est nécessaire! Je vois très bien Mlle Stangerson rentrer dans le pavillon, pénétrer dans sa chambre pour poser son chapeau et se trouver en face du bandit qui la poursuit. Le bandit était là, dans le pavillon, depuis un certain temps. Il devait avoir arrangé son affaire pour que tout se passât la nuit. Il avait alors déchaussé les chaussures du père Jacques qui le gênaient, dans les conditions que j'ai dites au juge d'instruction, il avait opéré la rafle des papiers, comme je vous l'ai dit tout à l'heure, et il s'était ensuite glissé sous le lit quand le père Jacques était revenu laver le vestibule et le laboratoire… Le temps lui avait paru long… il s'était relevé, après le départ du père Jacques, avait à nouveau erré dans le laboratoire, était venu dans le vestibule, avait regardé dans le jardin, et avait vu venir, vers le pavillon—car, à ce moment-là, la nuit qui commençait était très claire—Mlle Stangerson, toute seule! Jamais il n'eût osé l'attaquer à cette heure-là s'il n'avait cru être certain que Mlle Stangerson était seule! Et, pour qu'elle lui apparût seule, il fallait que la conversation entre M. Stangerson et le garde qui le retenait eût lieu à un coin détourné du sentier, coin où se trouve un bouquet d'arbres qui les cachait aux yeux du misérable. Alors, son plan est fait. Il va être plus tranquille, seul avec Mlle Stangerson dans ce pavillon, qu'il ne l'aurait été, en pleine nuit, avec le père Jacques dormant dans son grenier. Et il dut fermer la fenêtre du vestibule! ce qui explique aussi que ni M. Stangerson, ni le garde, du reste assez éloignés encore du pavillon, n'ont entendu le coup de revolver.
«Puis il regagna la «Chambre Jaune». Mlle Stangerson arrive. Ce qui s'est passé a dû être rapide comme l'éclair!… Mlle Stangerson a dû crier… ou plutôt a voulu crier son effroi; l'homme l'a saisie à la gorge… Peut-être va-t-il l'étouffer, l'étrangler… Mais la main tâtonnante de Mlle Stangerson a saisi, dans le tiroir de la table de nuit, le revolver qu'elle y a caché depuis qu'elle redoute les menaces de l'homme. L'assassin brandit déjà, sur la tête de la malheureuse, cette arme terrible dans les mains de Larsan-Ballmeyer, un os de mouton… Mais elle tire… le coup part, blesse la main qui abandonne l'arme. L'os de mouton roule par terre, ensanglanté par la blessure de l'assassin… l'assassin chancelle, va s'appuyer à la muraille, y imprime ses doigts rouges, craint une autre balle et s'enfuit…
«Elle le voit traverser le laboratoire… Elle écoute… Que fait-il dans le vestibule?… Il est bien long à sauter par cette fenêtre… Enfin, il saute! Elle court à la fenêtre et la referme!… Et maintenant, est-ce que son père a vu? a entendu? Maintenant que le danger a disparu, toute sa pensée va à son père… douée d'une énergie surhumaine, elle lui cachera tout, s'il en est temps encore!… Et, quand M. Stangerson reviendra, il trouvera la porte de la «Chambre Jaune» fermée, et sa fille, dans le laboratoire, penchée sur son bureau, attentive, au travail, déjà!»
Rouletabille se tourne alors vers M. Darzac:
«Vous savez la vérité, s'écria-t-il, dites-nous donc si la chose ne s'est pas passée ainsi?
—Je ne sais rien, répond M. Darzac.