«Après la publication de l'article du Matin et une conversation que j'eus dans le trajet de Paris à Épinay-sur-Orge avec le juge d'instruction, la preuve me parut faite que la «Chambre Jaune» était mathématiquement close et que, par conséquent, l'assassin en avait disparu avant l'entrée de Mlle Stangerson dans sa chambre, à minuit.

«Les marques extérieures se trouvaient alors être terriblement «contre ma raison». Mlle Stangerson ne s'était pas assassinée toute seule, et ces marques attestaient qu'il n'y avait pas eu suicide. L'assassin était donc venu avant! Mais comment Mlle Stangerson n'avait-elle été assassinée qu'après? ou plutôt «ne paraissait-elle» avoir été assassinée qu'après? Il me fallait naturellement reconstituer l'affaire en deux phases, deux phases bien distinctes l'une de l'autre de quelques heures: la première phase pendant laquelle on avait réellement tenté d'assassiner Mlle Stangerson, tentative qu'elle avait dissimulée; la seconde phase pendant laquelle, à la suite d'un cauchemar qu'elle avait eu, ceux qui étaient dans le laboratoire avaient cru qu'on l'assassinait!

«Je n'avais pas encore, alors, pénétré dans la «Chambre Jaune». Quelles étaient les blessures de Mlle Stangerson? Des marques de strangulation et un coup formidable à la tempe… Les marques de strangulation ne me gênaient pas. Elles pouvaient avoir été faites «avant» et Mlle Stangerson les avait dissimulées sous une collerette, un boa, n'importe quoi! Car, du moment que je créais, que j'étais obligé de diviser l'affaire en deux phases, j'étais acculé à la nécessité de me dire que Mlle Stangerson avait caché tous les événements de la première phase; elle avait des raisons, sans doute, assez puissantes pour cela, puisqu'elle n'avait rien dit à son père et qu'elle dut raconter naturellement au juge d'instruction l'agression de l'assassin dont elle ne pouvait nier le passage, comme si cette agression avait eu lieu la nuit, pendant la seconde phase! Elle y était forcée, sans quoi son père lui eût dit: «Que nous as-tu caché là? Que signifie ton silence après une pareille agression»?»

«Elle avait donc dissimulé les marques de la main de l'homme à son cou. Mais il y avait le coup formidable de la tempe! Ça, je ne le comprenais pas! Surtout quand j'appris que l'on avait trouvé dans la chambre un os de mouton, arme du crime… Elle ne pouvait avoir dissimulé qu'on l'avait assommée, et cependant cette blessure apparaissait évidemment comme ayant dû être faite pendant la première phase puisqu'elle nécessitait la présence de l'assassin! J'imaginai que cette blessure était beaucoup moins forte qu'on ne le disait—en quoi j'avais tort—et je pensai que Mlle Stangerson avait caché la blessure de la tempe sous une coiffure en bandeaux!

«Quant à la marque, sur le mur, de la main de l'assassin blessée par le revolver de Mlle Stangerson, cette marque avait été faite évidemment «avant» et l'assassin avait été nécessairement blessé pendant la première phase, c'est-à-dire pendant qu'il était là! Toutes les traces du passage de l'assassin avaient été naturellement laissées pendant la première phase: L'os de mouton, les pas noirs, le béret, le mouchoir, le sang sur le mur, sur la porte et par terre… De toute évidence, si ces traces étaient encore là, c'est que Mlle Stangerson, qui désirait qu'on ne sût rien et qui agissait pour qu'on ne sût rien de cette affaire, n'avait pas encore eu le temps de les faire disparaître! Ce qui me conduisait à chercher la première phase de l'affaire dans un temps très rapproché de la seconde. Si, après la première phase, c'est-à-dire après que l'assassin se fût échappé, après qu'elle-même eût en hâte regagné le laboratoire où son père la retrouvait, travaillant,—si elle avait pu pénétrer à nouveau un instant dans la chambre, elle aurait au moins fait disparaître, tout de suite, l'os de mouton, le béret et le mouchoir qui traînaient par terre. Mais elle ne le tenta pas, son père ne l'ayant pas quittée. Après, donc, cette première phase, elle n'est entrée dans sa chambre qu'à minuit. Quelqu'un y était entré à dix heures: le père Jacques, qui fit sa besogne de tous les soirs, ferma les volets et alluma la veilleuse. Dans son anéantissement sur le bureau du laboratoire où elle feignait de travailler, Mlle Stangerson avait sans doute oublié que le père Jacques allait entrer dans sa chambre! Aussi elle a un mouvement: elle prie le père Jacques de ne pas se déranger! De ne pas pénétrer dans la chambre! Ceci est en toutes lettres dans l'article du Matin. Le père Jacques entre tout de même et ne s'aperçoit de rien, tant la «Chambre Jaune» est obscure!… Mlle Stangerson a dû vivre là deux minutes affreuses! Cependant, je crois qu'elle ignorait qu'il y avait tant de marques du passage de l'assassin dans sa chambre! Elle n'avait sans doute, après la première phase, eu le temps que de dissimuler les traces des doigts de l'homme à son cou et de sortir de sa chambre!… Si elle avait su que l'os, le béret et le mouchoir fussent sur le parquet, elle les aurait également ramassés quand elle est rentrée à minuit dans sa chambre… Elle ne les a pas vus, elle s'est déshabillée à la clarté douteuse de la veilleuse… Elle s'est couchée, brisée par tant d'émotions, et par la terreur, la terreur qui ne l'avait fait regagner cette chambre que le plus tard possible…

«Ainsi étais-je obligé d'arriver de la sorte à la seconde phase du drame, avec Mlle Stangerson seule dans la chambre, du moment qu'on n'avait pas trouvé l'assassin dans la chambre… Ainsi devais-je naturellement faire entrer dans le cercle de mon raisonnement les marques extérieures.

«Mais il y avait d'autres marques extérieures à expliquer. Des coups de revolver avaient été tirés, pendant la seconde phase. Des cris: «Au secours! À l'assassin!» avaient été proférés!… Que pouvait me désigner, en une telle occurrence, le bon bout de ma raison? Quant aux cris, d'abord: du moment où il n'y a pas d'assassin dans la chambre, il y avait forcément cauchemar dans la chambre!

«On entend un grand bruit de meubles renversés. J'imagine… je suis obligé d'imaginer ceci: Mlle Stangerson s'est endormie, hantée par l'abominable scène de l'après-midi… elle rêve… le cauchemar précise ses images rouges… elle revoit l'assassin qui se précipite sur elle, elle crie: «À l'assassin! Au secours!» et son geste désordonné va chercher le revolver qu'elle a posé, avant de se coucher, sur sa table de nuit. Mais cette main heurte la table de nuit avec une telle force qu'elle la renverse. Le revolver roule par terre, un coup part et va se loger dans le plafond… Cette balle dans le plafond me parut, dès l'abord, devoir être la balle de l'accident… Elle révélait la possibilité de l'accident et arrivait si bien avec mon hypothèse de cauchemar qu'elle fut une des raisons pour lesquelles je commençai à ne plus douter que le crime avait eu lieu avant, et que Mlle Stangerson, douée d'un caractère d'une énergie peu commune, l'avait caché… Cauchemar, coup de revolver… Mlle Stangerson, dans un état moral affreux, est réveillée; elle essaye de se lever; elle roule par terre, sans force, renversant les meubles, râlant même… «À l'assassin! Au secours!» et s'évanouit…

«Cependant, on parlait de deux coups de revolver, la nuit, lors de la seconde phase. À moi aussi, pour ma thèse—ce n'était plus, déjà, une hypothèse—il en fallait deux; mais «un» dans chacune des phases et non pas deux dans la dernière… un coup pour blesser l'assassin, avant, et un coup lors du cauchemar, après! Or, était-il bien sûr que, la nuit, deux coups de revolver eussent été tirés? Le revolver s'était fait entendre au milieu du fracas de meubles renversés. Dans un interrogatoire, M. Stangerson parle d'un coup sourd d'abord, d'un coup éclatant ensuite! Si le coup sourd avait été produit par la chute de la table de nuit en marbre sur le plancher? Il est nécessaire que cette explication soit la bonne. Je fus certain qu'elle était la bonne, quand je sus que les concierges, Bernier et sa femme, n'avaient entendu, eux qui étaient tout près du pavillon, qu'un seul coup de revolver. Ils l'ont déclaré au juge d'instruction.

«Ainsi, j'avais presque reconstitué les deux phases du drame quand je pénétrai, pour la première fois, dans la «Chambre Jaune». Cependant la gravité de la blessure à la tempe n'entrait pas dans le cercle de mon raisonnement. Cette blessure n'avait donc pas été faite par l'assassin avec l'os de mouton, lors de la première phase, parce qu'elle était trop grave, que Mlle Stangerson n'aurait pu la dissimuler et qu'elle ne l'avait pas dissimulée sous une coiffure en bandeaux! Alors, cette blessure avait été «nécessairement» faite lors de la seconde phase, au moment du cauchemar? C'est ce que je suis allé demander à la «Chambre Jaune» et la «Chambre Jaune» m'a répondu!»