«Vous étiez là, Sainclair, vous veilliez!… Nous veillons tous, mon ami… Et vous l’avez entendue!… Voyez-vous, Sainclair, c’est trop de douleur; moi, je n’en puis plus. Nous allions être heureux; elle-même pouvait croire qu’elle avait été oubliée du Destin, quand l’autre est réapparu! Alors, ç’a été fini, elle n’a plus eu de force pour notre amour. Elle s’est courbée sous la fatalité; elle a dû s’imaginer que celle-ci la poursuivait d’un éternel châtiment. Il a fallu le drame effroyable de la nuit dernière pour me prouver à moi-même que cette femme m’a réellement aimé… autrefois… Oui, un moment, elle a craint pour moi, et moi, hélas! je n’ai tué que pour elle… Mais la voilà retournée à son indifférence mortelle. Elle ne songe plus — si elle songe encore à quelque chose — qu’à promener un vieillard en silence…»

Il soupira si tristement et si sincèrement que l’abominable pensée en fut chassée du coup. Je ne songeai plus qu’à ce qu’il me disait… à la douleur de cet homme qui semblait avoir perdu définitivement la femme qu’il aimait, dans le moment que celle-ci retrouvait un fils dont il continuait d’ignorer l’existence… De fait, il n’avait dû rien comprendre à l’attitude de la Dame en noir, à la facilité avec laquelle elle paraissait s’être détachée de lui… et il ne trouvait pour expliquer une aussi cruelle métamorphose que l’amour, exaspéré par le remords, de la fille du professeur Stangerson pour son père…

M. Darzac continua de gémir.

«À quoi m’aura servi de le frapper? Pourquoi ai-je tué? Pourquoi m’impose-t-elle, comme à un criminel, cet horrible silence, si elle ne veut pas m’en récompenser de son amour? Redoute-t-elle pour moi de nouveaux juges? Hélas! pas même, Sainclair… non, non, pas même. Elle redoute que la pensée agonisante de son père ne succombe devant l’éclat d’un nouveau scandale. Son père! Toujours son père! Et moi, je n’existe pas! Je l’ai attendue vingt ans, et quand, enfin, je crois qu’elle est venue, son père me la reprend!»

Je me disais: «Son père… son père et son enfant!»

Il s’assit sur une vieille pierre écroulée de la chapelle et dit encore, se parlant à lui-même: «Mais je l’arracherai de ces murs… je ne peux plus la voir errer ici au bras de son père… comme si je n’existais pas!…»

Et, pendant qu’il disait ces choses, je revoyais la double et lamentable silhouette du père et de la fille, passant et repassant, à l’heure du crépuscule, dans l’ombre colossale de la Tour du Nord, allongée par les feux du soir, et j’imaginais qu’ils ne devaient pas être plus écrasés sous les coups du ciel, cet Oedipe et cette Antigone qu’on nous représente dès notre plus jeune âge traînant, sous les murs de Colone, le poids d’une surhumaine infortune.

Et puis tout à coup, sans que je pusse en démêler la raison, peut-être à cause d’un geste de Darzac, l’affreuse pensée me ressaisit… et je demandai à brûle-pourpoint:

«Comment se fait-il que le sac était vide?»

Je constatai qu’il ne se troubla point. Il me répondit simplement: «Rouletabille nous le dira peut-être…» Puis il me serra la main et s’enfonça, pensif, dans les massifs de la baille.