L’homme (Darzac? Larsan?) descend de son piédestal du boulevard de l’Ouest et vient droit à moi… M’a-t-il vu? Je me fais plus petit derrière mon figuier de Barbarie.

… Trois mois d’absence pendant lesquels Larsan a pu étudier tous les tics, toutes les manifestations Darzac, et puis on supprime Darzac et on prend sa place, et sa femme… on l’emporte… le tour est joué!…

… La voix? Quoi de plus facile que d’imiter une voix du Midi? On a un peu plus ou un peu moins l’accent, voilà tout. Moi, j’ai cru observer qu’il l’avait un peu plus… Oui, le Darzac d’aujourd’hui a un peu plus l’accent — je crois — que celui d’avant le mariage…

Il est presque sur moi, il passe à mes côtés… Il ne m’a pas vu…

… C’est Larsan! Je vous dis que c’est Larsan!…

Mais il s’arrête une seconde, regarde éperdument toutes ces choses endormies autour de lui, de lui dont la douleur veille solitaire, et il gémit, comme un pauvre malheureux homme qu’il est…

… C’est Darzac!…

Et puis, il est parti… Et je suis resté là, derrière un figuier, dans l’anéantissement de ce que j’avais osé penser!…

Combien de temps restai-je ainsi, prostré? Une heure? Deux heures? Quand je me relevai, j’avais les reins rompus et l’esprit très fatigué. Oh! très fatigué! J’étais allé, au cours de mes étourdissantes hypothèses, jusqu’à me demander si par hasard (par hasard!) le Larsan qui était dans le sac de pommes de terre dites «saucisses» ne s’était pas substitué au Darzac qui le conduisait, dans la petite voiture anglaise traînée par Toby aux gouffres du puits de Castillon!… Parfaitement, je voyais le corps à l’agonie ressuscitant tout à coup et priant M. Darzac d’aller prendre sa place. Il n’avait fallu, pour que je rejetasse loin de mon absurde cogitation cette supposition imbécile, rien moins que le rappel de la preuve absolue de son impossibilité, qui m’avait été donnée le matin même par une conversation très intime entre M. Darzac et moi, au sortir de notre cruelle séance dans la Tour Carrée, séance pendant laquelle avaient été si bien établis tous les termes du problème du corps de trop. À ce moment, je lui avais posé, à propos du prince Galitch, dont la falote image ne cessait de me poursuivre, quelques questions auxquelles il avait tout de suite répondu en faisant allusion à une autre conversation très scientifique que nous avions eue la veille, Darzac et moi, et qui n’avait pu matériellement être entendue de personne autre que de nous deux, au sujet de ce même prince Galitch. Lui seul connaissait cette conversation là, et il ne faisait point de doute, par cela même, que le Darzac qui me préoccupait tant aujourd’hui n’était autre que celui de la veille.

Si insensée que fût l’idée de cette substitution, on me pardonnera tout de même de l’avoir eue. Rouletabille en était un peu la cause avec ses façons de me parler de son père comme du Dieu de la métamorphose! Et j’en revins à la seule hypothèse possible — possible pour un Larsan qui aurait pris la place d’un Darzac — à celle de la substitution au moment du mariage, lors du retour du fiancé de Mlle Stangerson à Paris, après trois mois d’absence dans le Midi…