La plainte déchirante que Robert Darzac, se croyant seul, avait laissé échapper, tout à l’heure à mes côtés, ne parvenait point à chasser tout à fait cette idée-là… Je le voyais entrant à l’église Saint-Nicolas-du-Chardonnet, paroisse à laquelle il avait voulu que le mariage eût lieu… peut-être, pensai-je, parce qu’il n’y avait point d’église plus sombre à Paris…

Ah! on est très curieusement bête quand on se trouve, par une nuit lunaire, derrière un figuier de Barbarie, aux prises avec la pensée de Larsan!…

Très, très bête! me disais-je, en regagnant tout doucement, à travers les massifs de la baille, le lit qui m’attendait dans une petite chambre solitaire du Château Neuf… très bête… car, comme l’avait si bien dit Rouletabille… si Larsan avait été alors Darzac, il n’avait qu’à emporter sa belle proie et il ne se serait point complu à réapparaître à l’état de Larsan pour épouvanter Mathilde, et il ne l’aurait pas amenée au château fort d’Hercule, au milieu des siens, et il n’aurait pas pris la précaution désastreuse pour ses desseins de montrer à nouveau, dans la barque de Tullio, la figure menaçante de Roussel-Ballmeyer!

À ce moment, Mathilde lui appartenait, et c’est depuis ce moment qu’elle s’était reprise. La réapparition de Larsan ravissait définitivement la Dame en noir à Darzac, donc Darzac n’était pas Larsan! Mon Dieu! que j’ai mal à la tête… C’est la lune éblouissante, là-haut, qui m’a frappé douloureusement la cervelle… j’ai un coup de lune…

Et puis… et puis, n’était-il pas apparu à Arthur Rance lui-même, dans les jardins de Menton, alors que Darzac venait d’être «mis dans le train» qui le conduisait à Cannes, au-devant de nous! Si Arthur Rance avait dit vrai, je pouvais aller me coucher en toute tranquillité… Et pourquoi Arthur Rance eût-il menti?… Arthur Rance, encore un qui est amoureux de la Dame en noir, qui n’a pas cessé de l’être… Mrs. Edith n’est pas une sotte; elle a tout vu, Mrs. Edith!… Allons!… allons nous coucher…

J’étais encore sous la poterne du Jardinier et j’allais entrer dans la Cour du Téméraire quand il m’a semblé entendre quelque chose… on eût dit une porte que l’on refermait… cela avait fait comme un bruit de bois et de fer… de serrure… je passai vivement la tête hors de la poterne et je crus apercevoir une vague silhouette humaine près de la porte du Château Neuf, une silhouette, qui, aussitôt, s’était confondue avec l’ombre du Château Neuf elle-même; j’armai mon revolver et, en trois bonds, entrai dans l’ombre à mon tour… Mais je n’aperçus plus rien que l’ombre. La porte du Château Neuf était fermée et je croyais bien me rappeler que je l’avais laissée entrouverte. J’étais très ému, très anxieux… je ne me sentais pas seul… qui donc pouvait être autour de moi? Évidemment, si la silhouette existait en dehors de ma vision et de mon esprit troublés, elle ne pouvait plus être maintenant que dans le Château Neuf, car la Cour du Téméraire était déserte.

Je poussai avec précaution la porte, et entrai dans le Château Neuf. J’écoutai attentivement et sans faire le moindre mouvement au moins pendant cinq minutes… Rien!… je devais m’être trompé… Cependant je ne fis point craquer d’allumettes et, le plus silencieusement que je pus, je gravis l’escalier et gagnai ma chambre. Là, je m’enfermai et seulement respirai à l’aise…

Cette vision continuait cependant à m’inquiéter plus que je ne me l’avouais à moi-même, et, bien que je me fusse couché, je ne parvenais point à m’endormir. Enfin, sans que je pusse en suivre la raison, la vision de la silhouette et la pensée de Darzac-Larsan se mêlaient étrangement dans mon esprit déséquilibré…

Si bien que j’en étais arrivé à me dire: je ne serai tranquille que lorsque je me serai assuré que M. Darzac lui-même n’est pas Larsan! Et je ne manquerai point de le faire à la prochaine occasion.

Oui, mais comment?… Lui tirer la barbe?… Si je me trompe, il me prendra pour un fou ou il devinera ma pensée et elle ne sera point faite pour le consoler de tous les malheurs dont il gémit. Il ne manquerait plus à son infortune que d’être soupçonné d’être Larsan!