Soudain, je rejetai mes couvertures, je m’assis sur mon lit, et m’écriai:

«L’Australie!»

Je venais de me souvenir d’un épisode dont j’ai parlé au commencement de ce récit. On se rappelle que, lors de l’accident du laboratoire, j’avais accompagné M. Robert Darzac chez le pharmacien. Or, dans le moment qu’on le soignait, comme il avait dû ôter sa jaquette, la manche de sa chemise, dans un faux mouvement, s’était relevée jusqu’au coude et y avait été arrêtée pendant toute la séance, ce qui m’avait permis de constater que M. Darzac avait, près de la saignée du bras droit une large «tache de naissance» dont les contours semblaient curieusement suivre le dessin géographique de l’Australie. Mentalement, pendant que le pharmacien opérait, je n’avais pu m’empêcher de placer, sur ce bras, aux endroits qu’elles occupent sur la carte, Melbourne, Sydney, Adélaïde; et il y avait encore sous cette large tache une autre toute petite tache située dans les environs de la terre dite de Tasmanie.

Et quand, par hasard, plus tard, il m’était arrivé de penser à cet accident, à la séance chez le pharmacien et à la tache de naissance, j’avais toujours pensé aussi, par une liaison d’idées bien compréhensible, à l’Australie.

Et dans cette nuit d’insomnie, voilà que l’Australie encore m’apparaissait!…

Assis sur mon lit, j’avais eu à peine le temps de me féliciter d’avoir songé à une preuve aussi décisive de l’identité de Robert Darzac et je commençais à agiter la question de savoir comment je pourrais bien m’y prendre pour me la fournir à moi-même, quand un bruit singulier me fit dresser l’oreille… Le bruit se répéta… on eût dit que des marches craquaient sous des pas lents et précautionneux.

Haletant, j’allai à ma porte et, l’oreille à la serrure, j’écoutai. D’abord, ce fut le silence, et puis les marches craquèrent à nouveau… Quelqu’un était dans l’escalier, je ne pouvais plus en douter… et quelqu’un qui avait intérêt à dissimuler sa présence… je songeai à l’ombre que j’avais cru voir tout à l’heure en entrant dans la Cour du Téméraire… quelle pouvait être cette ombre, et que faisait-elle dans l’escalier? Montait-elle? Descendait-elle?…

Un nouveau silence… J’en profitai pour passer rapidement mon pantalon et, armé de mon revolver, je réussis à ouvrir ma porte sans la faire geindre sur ses gonds. Retenant mon souffle, j’avançai jusqu’à la rampe de l’escalier et j’attendis. J’ai dit l’état de délabrement dans lequel se trouvait le Château Neuf. Les rayons funèbres de la lune arrivaient obliquement par les hautes fenêtres qui s’ouvraient sur chaque palier et découpaient avec précision des carrés de lumière blême dans la nuit opaque de cette cage d’escalier qui était très vaste. La misère du château ainsi éclairée par endroits n’en paraissait que plus définitive. La ruine de la rampe de l’escalier, les barreaux brisés, les murs lézardés contre lesquels, çà et là, de vastes lambeaux de tapisserie pendaient encore, tout cela qui ne m’avait que fort peu impressionné dans le jour, me frappait alors étrangement, et mon esprit était tout prêt à me représenter ce décor lugubre du passé comme un lieu propice à l’apparition de quelque fantôme… Réellement, j’avais peur… L’ombre, tout à l’heure, m’avait si bien glissé entre les doigts… car j’avais bien cru la toucher… Tout de même, un fantôme peut se promener dans un vieux château sans faire craquer des marches d’escalier… Mais elles ne craquaient plus…

Tout à coup, comme j’étais penché au-dessus de la rampe, je revis l’ombre!… elle était éclairée d’une façon éclatante… de telle sorte que d’ombre qu’elle était elle était devenue lueur. La lune l’avait allumée comme un flambeau… Et je reconnus Robert Darzac!

Il était arrivé au rez-de-chaussée et traversait le vestibule en levant la tête vers moi comme s’il sentait peser mon regard sur lui. Instinctivement, je me rejetai en arrière. Et puis, je revins à mon poste d’observation juste à temps pour le voir disparaître dans un couloir qui conduisait à un autre escalier desservant l’autre partie du bâtiment. Que signifiait ceci? Qu’est-ce que Robert Darzac faisait la nuit dans le Château Neuf? Pourquoi prenait-il tant de précautions pour n’être point vu? Mille soupçons me traversèrent l’esprit, ou plutôt toutes les mauvaises pensées de tout à l’heure me ressaisirent avec une force extraordinaire et, sur les traces de Darzac, je m’élançai à la découverte de l’Australie.