J’eus tôt fait d’arriver au corridor au moment même où il le quittait et commençai de gravir, toujours fort prudemment, les degrés vermoulus du second escalier. Caché dans le corridor, je le vis s’arrêter au premier palier, et pousser une porte. Et puis je ne vis plus rien; il était rentré dans l’ombre et peut-être dans la chambre. Je grimpai jusqu’à cette porte qui était refermée et, sûr qu’il était dans la chambre, je frappai trois petits coups. Et j’attendis. Mon coeur battait à se rompre. Toutes ces chambres étaient inhabitées, abandonnées… Qu’est-ce que M. Robert Darzac venait faire dans l’une de ces chambres-là?…
J’attendis deux minutes qui me parurent interminables, et, comme personne ne me répondait, comme la porte ne s’ouvrait pas, je frappai à nouveau et j’attendis encore… alors, la porte s’ouvrit et Robert Darzac me dit de sa voix la plus naturelle:
«C’est vous, Sainclair? Que me voulez-vous, mon ami?…
— Je veux savoir, fis-je — et ma main serrait au fond de ma poche mon revolver, et ma voix, à moi, était comme étranglée, tant, au fond, j’avais peur — je veux savoir ce que vous faites ici, à une pareille heure…»
Tranquillement, il craqua une allumette, et dit:
«Vous voyez!… je me préparais à me coucher…»
Et il alluma une bougie que l’on avait posée sur une chaise, car il n’y avait même pas, dans cette chambre délabrée, une pauvre table de nuit. Un lit dans un coin, un lit de fer que l’on avait dû apporter là dans la journée, composait tout l’ameublement.
«Je croyais que vous deviez coucher, cette nuit, à côté de Mme Darzac et du professeur, au premier étage de la Louve…
— L’appartement était trop petit; j’aurais pu gêner Mme Darzac, fit amèrement le malheureux… J’ai demandé à Bernier de me donner un lit ici… Et puis, peu m’importe où je couche puisque je ne dors pas…»
Nous restâmes un instant silencieux. J’avais tout à fait honte de moi et de mes «combinaisons» saugrenues. Et, franchement, mon remords était tel que je ne pus en retenir l’expression. Je lui avouai tout: mes infâmes soupçons, et comment j’avais bien cru, en le voyant errer si mystérieusement de nuit dans le Château Neuf, avoir affaire à Larsan, et comment je m’étais décidé à aller à la découverte de l’Australie. Car, je ne lui cachai même pas que j’avais mis un instant tout mon espoir dans l’Australie.