Il m’écoutait avec la face la plus douloureuse du monde et, tranquillement, il releva sa manche et, approchant son bras nu de la bougie, il me montra la «tache de naissance» qui devait me faire rentrer «dans mes esprits». Je ne voulais point la voir, mais il insista pour que je la touchasse, et je dus constater que c’était là une tache très naturelle et sur laquelle on eût pu mettre des petits points avec des noms de ville: Sidney, Melbourne, Adélaïde… et, en bas, il y avait une autre petite tache qui représentait la Tasmanie…
«Vous pouvez frotter, fit-il encore de sa voix absolument désabusée… ça ne s’en va pas!…»
Je lui demandai encore pardon, les larmes aux yeux, mais il ne voulut me pardonner que lorsqu’il m’eut forcé à lui tirer la barbe, laquelle ne me resta point dans la main…
Alors, seulement, il me permit d’aller me recoucher, ce que je fis en me traitant d’imbécile.
XVII
Terrible aventure du vieux Bob
Quand je me réveillai, ma première pensée courut encore à Larsan. En vérité, je ne savais plus que croire, ni moi ni personne, ni sur sa mort ni sur sa vie. Était-il moins blessé qu’on ne l’avait cru?… Que dis-je? était-il moins mort qu’on ne l’avait pensé? Avait-il pu s’enfuir du sac jeté par Darzac au gouffre de Castillon? Après tout, la chose était fort possible, ou plutôt l’hypothèse n’allait point au-dessus des forces humaines d’un Larsan, surtout depuis que Walter avait expliqué qu’il avait trouvé le sac à trois mètres de l’orifice de la crevasse, sur un palier naturel dont M. Darzac ne soupçonnait certainement pas l’existence quand il avait cru jeter la dépouille de Larsan à l’abîme…
Ma seconde pensée alla à Rouletabille. Que faisait-il pendant ce temps? Pourquoi était-il parti? Jamais sa présence au fort d’Hercule n’avait été aussi nécessaire! S’il tardait à venir, cette journée ne se passerait point sans quelque drame entre les Rance et les Darzac!
C’est alors que l’on frappa à ma porte et que le père Bernier m’apporta justement un bref billet de mon ami qu’un petit voyou de la ville venait de déposer entre les mains du père Jacques. Rouletabille me disait: «Serai de retour ce matin. Levez-vous vite et soyez assez aimable pour aller me pêcher pour mon déjeuner de ces excellentes palourdes qui abondent sur les rochers qui précèdent la pointe de Garibaldi. Ne perdez pas un instant. Amitiés et merci. Rouletabille!» Ce billet me laissa tout à fait songeur, car je savais par expérience que, lorsque Rouletabille paraissait s’occuper de babioles, jamais son activité ne portait en réalité sur des objets plus considérables.
Je m’habillai à la hâte et, armé d’un vieux couteau que m’avait prêté le père Bernier, je me mis en mesure de contenter la fantaisie de mon ami. Comme je franchissais la porte du Nord, n’ayant rencontré personne à cette heure matinale — il pouvait être sept heures — je fus rejoint par Mrs. Edith à qui je fis part du petit «mot» de Rouletabille. Mrs. Edith — que l’absence prolongée du vieux Bob affolait tout à fait — le trouva «bizarre et inquiétant» et elle me suivit à la pêche aux palourdes. En route elle me confia que son oncle n’était point ennemi, de temps à autre, d’une petite fugue, et qu’elle avait, jusqu’à cette heure, conservé l’espoir que tout s’expliquerait par son retour; mais maintenant l’idée recommençait à lui enflammer la cervelle d’une affreuse méprise qui aurait fait le vieux Bob victime de la vengeance des Darzac!…
Elle proféra, entre ses jolies dents, une sourde menace contre la Dame en noir, ajouta que sa patience durerait jusqu’à midi et puis ne dit plus rien.