Nous nous mîmes à pêcher les palourdes de Rouletabille. Mrs. Edith avait les pieds nus; moi aussi. Mais les pieds nus de Mrs. Edith m’occupaient beaucoup plus que les miens. Le fait est que les pieds de Mrs. Edith, que j’ai découverts dans la mer d’Hercule, sont les plus délicats coquillages du monde, et qu’ils me firent si bien oublier les palourdes que ce pauvre Rouletabille s’en serait certainement passé à son déjeuner si la jeune femme n’avait montré un si beau zèle. Elle clapotait dans l’onde amère et glissait son couteau sous les rocs avec une grâce un peu énervée qui lui seyait plus que je ne saurais dire. Tout à coup, nous nous redressâmes tous deux et tendîmes l’oreille d’un même mouvement. On entendait des cris du côté des grottes. Au seuil même de celle de Roméo et Juliette, nous distinguâmes un petit groupe qui faisait des gestes d’appel. Poussés par le même pressentiment, nous regagnâmes à la hâte le rivage. Bientôt, nous apprenions qu’attirés par des plaintes, deux pêcheurs venaient de découvrir, dans un trou de la grotte de Roméo et Juliette, un malheureux qui y était tombé et qui avait dû y rester, de longues heures, évanoui.
… Nous ne nous étions pas trompés. C’était bien le vieux Bob qui était au fond du trou. Quand on l’eût tiré au bord de la grotte, dans la lumière du jour, il apparut certainement digne de pitié, tant sa belle redingote noire était salie, fripée, arrachée. Mrs. Edith ne put retenir ses larmes, surtout quand on se fut aperçu que le vieil homme avait une clavicule démise et un pied foulé, et il était si pâle qu’on eût pu croire qu’il allait mourir.
Heureusement il n’en fut rien. Dix minutes plus tard, il était, sur les ordres qu’il donna, étendu sur son lit dans sa chambre de la Tour Carrée. Mais peut-on imaginer que cet entêté refusa de se déshabiller et de quitter sa redingote avant l’arrivée des médecins? Mrs. Edith, de plus en plus inquiète, s’installait à son chevet; mais, quand arrivèrent les docteurs, le vieux Bob exigea de sa nièce qu’elle le quittât sur-le-champ et qu’elle sortît de la Tour Carrée. Et il en fit même fermer la porte.
Cette précaution dernière nous surprit beaucoup. Nous étions réunis dans la Cour du Téméraire, M. et Mme Darzac, Mr Arthur Rance et moi, ainsi que le père Bernier qui me guettait drôlement, attendant des nouvelles. Quand Mrs. Edith sortit de la Tour Carrée après l’arrivée des médecins, elle vint à nous et nous dit:
«Espérons que ça ne sera pas grave. Le vieux Bob est solide. Qu’est-ce que je vous avais dit! Je l’ai confessé: c’est un vieux farceur; il a voulu voler le crâne du prince Galitch! Jalousie de savant; nous rirons bien quand il sera guéri.»
Alors, la porte de la Tour Carrée s’ouvrit et Walter, le fidèle serviteur du vieux Bob, parut. Il était pâle, inquiet.
«Oh! Mademoiselle! dit-il. Il est plein de sang! Il ne veut pas qu’on le dise, mais il faut le sauver!…»
Mrs. Edith avait déjà disparu dans la Tour Carrée. Quant à nous, nous n’osions avancer. Bientôt elle réapparut:
«Oh! nous fit-elle… C’est affreux! Il a toute la poitrine arrachée.»
J’allai lui offrir mon bras pour qu’elle s’y appuyât, car, chose singulière, Mr Arthur Rance s’était, dans ce moment, éloigné de nous et se promenait sur le boulevard, les mains derrière le dos, en sifflotant. J’essayai de réconforter Mrs. Edith et je la plaignis, mais ni M. ni Mme Darzac ne la plaignirent.