Mais, maintenant, il me faut rendre la parole à M. Darzac, continuant de raconter son étrange voyage.
«Quand nous eûmes donné ces explications à M. Stangerson, narra notre ami, ma femme et moi vîmes bien que le professeur ne comprenait rien à ce que nous lui racontions et qu’au lieu de se réjouir de nous revoir il en était tout attristé. Mathilde essayait en vain de paraître gaie. Son père voyait bien qu’il s’était passé, depuis que nous l’avions quitté, quelque chose que nous lui cachions. Elle fit celle qui ne s’en apercevait pas et mit la conversation sur la cérémonie du matin. Ainsi vint-elle à parler de vous, mon ami (M. Darzac s’adressait à Rouletabille), et alors, je saisis l’occasion de faire comprendre à M. Stangerson que, puisque vous ne saviez que faire de votre congé, dans le moment que nous allions nous trouver tous à Menton, vous seriez très touché d’une invitation qui vous permettrait de le passer parmi nous. Ce n’est pas la place qui manque aux Rochers Rouges, et Mr Arthur Rance et sa jeune femme ne demandent qu’à vous faire plaisir. Pendant que je parlais, Mathilde m’approuvait du regard et ma main qu’elle pressa avec une tendre effusion, me dit la joie que ma proposition lui causait. C’est ainsi qu’en arrivant à Valence je pus mettre au télégraphe la dépêche que M. Stangerson, à mon instigation, venait d’écrire et que vous avez certainement reçue. De toute la nuit, vous pensez bien que nous n’avons pas dormi. Pendant que son père reposait dans le compartiment à côté de nous, Mathilde avait ouvert mon sac et en avait tiré un revolver. Elle l’avait armé, me l’avait mis dans la poche de mon paletot et m’avait dit: «Si on nous attaque, vous nous défendrez!» Ah! quelle nuit, mon ami, quelle nuit nous avons passée!… Nous nous taisions, nous trompant mutuellement, faisant ceux qui sommeillaient, les paupières closes dans la lumière, car nous n’osions pas faire de l’ombre autour de nous. Les portières de notre compartiment fermées au verrou, nous redoutions encore de le voir apparaître. Quand un pas se faisait entendre dans le couloir, nos coeurs bondissaient. Il nous semblait reconnaître son pas… Et elle avait masqué la glace, de peur d’y voir surgir encore son visage!… Nous avait-il suivis?… Avions-nous pu le tromper?… Lui avions-nous échappé?… Était-il remonté dans le train de Culoz?… Pouvions-nous espérer cela?… Quant à moi, je ne le pensais pas… Et elle! elle!… Ah! je la sentais, silencieuse et comme morte, là, dans son coin… Je la sentais affreusement désespérée, plus malheureuse encore que moi-même, à cause de tout le malheur qu’elle traînait derrière elle, comme une fatalité… J’aurais voulu la consoler, la réconforter, mais je ne trouvais point les mots qu’il fallait sans doute, car, aux premiers que je prononçai, elle me fit un signe désolé et je compris qu’il serait plus charitable de me taire. Alors, comme elle, je fermai les yeux…»
Ainsi parla M. Robert Darzac, et ceci n’est point une relation approximative de son récit. Nous avions jugé, Rouletabille et moi, cette narration si importante que nous fûmes d’accord, à notre arrivée à Menton, pour la retracer aussi fidèlement que possible. Nous nous y employâmes tous les deux, et, notre texte à peu près arrêté, nous le soumîmes à M. Robert Darzac qui lui fit subir quelques modifications sans importance, à la suite de quoi il se trouva tel que je le rapporte ici.
La nuit du voyage de M. Stangerson et de M. et Mme Darzac ne présenta aucun incident digne d’être noté. En gare de Menton-Garavan, ils trouvèrent Mr Arthur Rance, qui fut bien étonné de voir les nouveaux époux; mais, quand il sut qu’ils avaient décidé de passer chez lui quelques jours, aux côtés de M. Stangerson, et d’accepter ainsi une invitation que M. Darzac, sous différents prétextes, avait jusqu’alors repoussée, il en marqua une parfaite satisfaction et déclara que sa femme en aurait une grande joie. Également, il se réjouit d’apprendre la prochaine arrivée de Rouletabille. Mr Arthur Rance n’avait pas été sans souffrir de l’extrême réserve avec laquelle, même depuis son mariage avec Miss Edith Prescott, M. Robert Darzac l’avait toujours traité. Lors de son dernier voyage à San Remo, le jeune professeur en Sorbonne s’était borné, en passant, à une visite au château d’Hercule, faite sur le ton le plus cérémonieux. Cependant, quand il était revenu en France, en gare de Menton-Garavan, la première station après la frontière, il avait été salué très cordialement, et gentiment complimenté sur sa meilleure mine par les Rance qui, avertis du retour de Darzac par les Stangerson, s’étaient empressés d’aller le surprendre au passage. En somme, il ne dépendait point d’Arthur Rance que ses rapports avec les Darzac devinssent excellents.
Nous avons vu comment la réapparition de Larsan, en gare de Bourg, avait jeté bas tous les plans de voyage de M. et de Mme Darzac et aussi avait transformé leur état d’âme, leur faisant oublier leurs sentiments de retenue et de circonspection vis-à-vis de Rance, et les jetant, avec M. Stangerson, qui n’était averti de rien, bien qu’il commençât à se douter de quelque chose, chez des gens qui ne leur étaient point sympathiques, mais qu’ils considéraient comme honnêtes et loyaux et susceptibles de les défendre. En même temps, ils appelaient Rouletabille à leur secours. C’était une véritable panique. Elle grandit, d’une façon des plus visibles, chez M. Robert Darzac quand, arrivés en gare de Nice, nous fûmes rejoints par Mr Arthur Rance lui-même. Mais, avant qu’il nous rejoignît, il se passa un petit incident que je ne saurais passer sous silence. Aussitôt arrivés à Nice, j’avais sauté sur le quai et m’étais précipité au bureau de la gare pour demander s’il n’y avait point là une dépêche à mon nom. On me tendit le papier bleu et, sans l’ouvrir, je courus retrouver Rouletabille et M. Darzac.
«Lisez», dis-je au jeune homme.
Rouletabille ouvrit la dépêche, et lut:
«Brignolles pas quitté Paris depuis 6 avril; certitude.»
Rouletabille me regarda et pouffa.
«Ah çà! fit-il. C’est vous qui avez demandé ce renseignement? Qu’est-ce que vous avez donc cru?