Alors, il nous apprit que l’événement s’était produit à Bourg même, ainsi que nous l’avions pensé. Il faut que l’on sache que deux compartiments du wagon-lit avaient été loués par M. Darzac. Ces deux compartiments étaient reliés entre eux par un cabinet de toilette. Dans l’un on avait mis le sac de voyage et le nécessaire de toilette de Mme Darzac, dans l’autre, les petits bagages. C’est dans ce dernier compartiment que M. et Mme Darzac et le professeur Stangerson firent le voyage de Paris à Dijon. Là, tous trois étaient descendus et avaient dîné au buffet. Ils avaient le temps puisque, arrivés à six heures vingt-sept, M. Stangerson ne quittait Dijon qu’à sept heures huit et les Darzac à sept heures exactement.
Le professeur avait fait ses adieux à sa fille et à son gendre sur le quai même de la gare, après le dîner. M. et Mme Darzac étaient montés dans leur compartiment (le compartiment aux petits bagages) et étaient restés à la fenêtre, s’entretenant avec le professeur, jusqu’au départ du train. Celui-ci était déjà en marche, quand le professeur Stangerson, sur le quai, faisait encore des signes amicaux à M. et Mme Darzac. De Dijon à Bourg, ni M. et Mme Darzac ne pénétrèrent dans le compartiment adjacent à celui dans lequel ils se tenaient et dans lequel se trouvait le sac de voyage de Mme Darzac. La portière de ce compartiment, donnant sur le couloir, avait été fermée à Paris, aussitôt le bagage de Mme Darzac déposé. Mais cette portière n’avait été fermée ni extérieurement à clef par l’employé, ni intérieurement au verrou par les Darzac. Le rideau de cette portière avait été tiré intérieurement sur la vitre, par les soins de Mme Darzac, de telle sorte que du corridor on ne pouvait rien voir de ce qui se passait dans le compartiment. Le rideau de la portière de l’autre compartiment où se tenaient les voyageurs n’avait pas été tiré. Tout ceci fut établi par Rouletabille grâce à un questionnaire très serré dans le détail duquel je n’entre point, mais dont je donne le résultat pour établir nettement les conditions extérieures du voyage des Darzac jusqu’à Bourg et de M. Stangerson jusqu’à Dijon.
Arrivés à Bourg, les voyageurs apprenaient que, par suite d’un accident survenu sur la ligne de Culoz, le train se trouvait immobilisé pour une heure et demie en gare de Bourg. M. et Mme Darzac étaient alors descendus, s’étaient promenés un instant. M. Darzac, au cours de la conversation qu’il eut alors avec sa femme, s’était rappelé qu’il avait omis d’écrire quelques lettres pressantes avant leur départ. Tous deux étaient entrés au buffet. M. Darzac avait demandé qu’on lui remît ce qu’il fallait pour écrire. Mathilde s’était assise à ses côtés, puis elle s’était levée et avait dit à son mari qu’elle allait se promener devant la gare, faire un petit tour pendant qu’il finirait sa correspondance.
«C’est cela, avait répondu M. Darzac. Aussitôt que j’aurai terminé, j’irai vous rejoindre.»
Et, maintenant, je laisse la parole à M. Darzac:
«J’avais fini d’écrire, nous dit-il, et je me levai pour aller rejoindre Mathilde quand je la vis arriver, affolée, dans le buffet. Aussitôt qu’elle m’aperçut, elle poussa un cri et se jeta dans mes bras. «Oh! mon Dieu! disait-elle. Oh! mon Dieu!» et elle ne pouvait pas dire autre chose. Elle tremblait horriblement. Je la rassurai, je lui dis qu’elle n’avait rien à craindre puisque j’étais là, et je lui demandai doucement, patiemment, quel avait été l’objet d’une aussi subite terreur. Je la fis asseoir, car elle ne se tenait plus sur ses jambes, et la suppliai de prendre quelque chose, mais elle me dit qu’il lui serait impossible d’absorber pour le moment même une goutte d’eau, et elle claquait des dents. Enfin, elle put parler et elle me raconta, en s’interrompant presque à chaque phrase et en regardant autour d’elle avec épouvante, qu’elle était allée se promener, comme elle me l’avait dit, devant la gare, mais qu’elle n’avait pas osé s’en éloigner, pensant que j’aurais bientôt fini d’écrire. Puis elle était rentrée dans la gare et était revenue sur le quai. Elle se dirigeait vers le buffet quand elle aperçut à travers les vitres éclairées du train, les employés des wagons-lits qui dressaient les couchettes dans un wagon à côté du nôtre. Elle songea tout à coup que son sac de nuit, dans lequel elle avait mis des bijoux, était resté ouvert et elle voulut immédiatement aller le fermer, non point qu’elle mît en doute la probité parfaite de ces honnêtes gens, mais par un geste de prudence tout naturel en voyage. Elle monta donc dans le wagon, se glissa dans le couloir et arriva à la portière du compartiment qu’elle s’était réservé, et dans lequel nous n’étions point entrés depuis notre départ de Paris. Elle ouvrit cette portière, et, aussitôt, elle poussa un horrible cri. Or ce cri ne fut pas entendu, car il n’était resté personne dans le wagon et un train passait dans ce moment, remplissant la gare de la clameur de sa locomotive. Qu’était-il donc arrivé? Cette chose inouïe, affolante, monstrueuse. Dans le compartiment, la petite porte ouvrant sur le cabinet de toilette était à demi tirée à l’intérieur de ce compartiment, s’offrant de biais au regard de la personne qui entrait dans le compartiment. Cette petite porte était ornée d’une glace. Or, dans la glace, Mathilde venait d’apercevoir la figure de Larsan! Elle se rejeta en arrière, appelant à son secours, et fuyant si précipitamment qu’en bondissant hors du wagon elle tomba à deux genoux sur le quai. Se relevant, elle arrivait enfin au buffet, dans l’état que je vous ai dit. Quand elle m’eut dit ces choses, mon premier soin fut de ne pas y croire, d’abord parce que je ne le voulais pas, l’événement étant trop horrible, ensuite parce que j’avais le devoir, sous peine de voir Mathilde redevenir folle, de faire celui qui n’y croyait pas! Est-ce que Larsan n’était pas mort, et bien mort?… En vérité, je le croyais comme je le lui disais, et il ne faisait point de doute pour moi qu’il n’y avait eu dans tout ceci qu’un effet de glace et d’imagination. Je voulus naturellement m’en assurer et je lui offris d’aller immédiatement avec elle dans son compartiment pour lui prouver qu’elle avait été victime d’une sorte d’hallucination. Elle s’y opposa, me criant que ni elle, ni moi, ne retournerions jamais dans ce compartiment et que, du reste, elle se refusait à voyager cette nuit! Elle disait tout cela par petites phrases hachées… Elle ne retrouvait pas sa respiration… Elle me faisait une peine infinie… Plus je lui disais qu’une telle apparition était impossible, plus elle insistait sur sa réalité! Je lui dis encore qu’elle avait bien peu vu Larsan lors du drame du Glandier, ce qui était vrai, et qu’elle ne connaissait pas assez cette figure-là pour être sûre de ne s’être point trouvée en face de l’image de quelqu’un qui lui ressemblait! Elle me répondit qu’elle se rappelait parfaitement la figure de Larsan, que celle-ci lui était apparue dans deux circonstances telles qu’elle ne l’oublierait jamais, dût-elle vivre cent ans! Une première fois, lors de l’affaire de la galerie inexplicable, et la seconde dans la minute même où, dans sa chambre, on était venu m’arrêter! Et puis, maintenant qu’elle avait appris qui était Larsan, ce n’étaient point seulement les traits du policier qu’elle avait reconnus; mais, derrière ceux-là, le type redoutable de l’homme qui n’avait cessé de la poursuivre depuis tant d’années!… Ah! elle jurait sur sa tête et sur la mienne, qu’elle venait de voir Ballmeyer!… Que Ballmeyer était vivant!… vivant dans la glace, avec sa figure rase de Larsan, toute rase, toute rase… et son grand front dénudé!… Elle s’accrochait à moi comme si elle eût redouté une séparation plus terrible encore que les autres!… Elle m’avait entraîné sur le quai… Et puis, tout à coup, elle me quitta, en se mettant la main sur les yeux et elle se jeta dans le bureau du chef de gare… Celui-ci fut aussi effrayé que moi de voir l’état de la malheureuse. Je me disais: «Elle va redevenir folle!» J’expliquai au chef de gare que ma femme avait eu peur, toute seule, dans son compartiment, que je le priais de veiller sur elle pendant que je me rendrais dans le compartiment moi-même pour tâcher de m’expliquer ce qui l’avait effrayée ainsi… Alors, mes amis, alors… continua Robert Darzac, je suis sorti du bureau du chef de gare, mais je n’en étais pas plutôt sorti que j’y rentrais, refermant sur nous la porte précipitamment. Je devais avoir une mine singulière, car le chef de gare me considéra avec une grande curiosité. C’est que, moi aussi, je venais de voir Larsan! Non! non! ma femme n’avait pas rêvé tout éveillée… Larsan était là, dans la gare… sur le quai, derrière cette porte.»
Ce disant, Robert Darzac se tut un instant comme si le souvenir de cette vision personnelle lui ôtait la force de continuer son récit. Il se passa la main sur le front, poussa un soupir, reprit:
«Il y avait, devant la porte du chef de gare, un bec de gaz et, sous le bec de gaz, il y avait Larsan. Évidemment, il nous attendait, il nous guettait… et, chose extraordinaire, il ne se cachait pas! Au contraire, on eût dit qu’il se tenait là, uniquement pour être vu!… Le geste qui m’avait fait refermer la porte devant cette apparition était purement instinctif. Quand je rouvris cette porte, décidé à aller droit au misérable, il avait disparu!… Le chef de gare croyait avoir affaire à deux fous. Mathilde me regardait agir sans prononcer une parole, les yeux grands ouverts, comme une somnambule. Elle revint à la réalité des choses pour s’enquérir s’il y avait loin de Bourg à Lyon et quel était le prochain train qui s’y rendait. En même temps, elle me priait de donner des ordres pour nos bagages; et elle me demandait de lui accorder que nous irions rejoindre son père le plus tôt possible. Je ne voyais que ce moyen de la calmer et, loin de faire une objection quelconque à ce nouveau projet, j’entrai immédiatement dans ses vues. Du reste, maintenant que j’avais vu Larsan, de mes propres yeux, oui, oui, de mes propres yeux vu, je sentais bien que notre grand voyage était devenu impossible et, faut-il vous l’avouer, mon ami, ajouta M. Darzac en se tournant vers Rouletabille, je me pris à penser que nous courions désormais un réel danger, un de ces mystérieux et fantastiques dangers dont vous seul pouviez nous sauver, s’il en était temps encore. Mathilde me fut reconnaissante de la docilité avec laquelle je pris immédiatement toutes dispositions pour rejoindre sans plus tarder son père, et elle me remercia avec une grande effusion quand elle sut que nous allions pouvoir prendre quelques minutes plus tard — car tout ce drame avait à peine duré un quart d’heure — le train de neuf heures vingt-neuf, qui arrivait à Lyon à dix heures environ, et, en consultant l’indicateur des chemins de fer, nous constations que nous pouvions ainsi rejoindre à Lyon même M. Stangerson. Mathilde m’en marqua encore une grande gratitude, comme si j’avais été réellement responsable de cette heureuse coïncidence. Elle avait reconquis un peu de calme quand le train de neuf heures arriva en gare; mais, au moment d’y prendre place, comme nous traversions rapidement le quai et que nous passions justement sous le bec de gaz où m’était apparu Larsan, je la sentis encore défaillir à mon bras et aussitôt, je regardai autour de nous, mais je n’aperçus aucune figure suspecte. Je lui demandai si elle avait encore vu quelque chose, mais elle ne me répondit pas. Son trouble cependant augmentait, et elle me supplia de ne point nous isoler mais d’entrer dans un compartiment déjà aux deux tiers plein de voyageurs. Sous prétexte d’aller surveiller mes bagages, je la quittai un instant au milieu de ces gens, et j’allai jeter au télégraphe la dépêche que vous avez reçue. Je ne lui ai point parlé de cette dépêche parce que je continuais à prétendre que ses yeux l’avaient certainement trompée, et parce que, pour rien au monde, je ne voulais paraître ajouter foi à une pareille résurrection. Du reste, je constatai, en ouvrant le sac de ma femme, qu’on n’avait pas touché à ses bijoux. Les rares paroles que nous échangeâmes concernèrent le secret que nous devions garder sur tout ceci vis-à-vis de M. Stangerson, qui en aurait conçu un chagrin peut-être mortel. Je passe sur la stupéfaction de celui-ci en nous découvrant sur le quai de la gare de Lyon. Mathilde lui raconta qu’à cause d’un grave accident de chemin de fer, barrant la ligne de Culoz, nous avions décidé, puisqu’il fallait nous résoudre à un détour, de le rejoindre, et d’aller passer quelques jours avec lui chez Arthur Rance et sa jeune femme, comme nous en avions été priés instamment, du reste, par ce fidèle ami de la famille.»
… À ce propos, il serait peut-être temps d’apprendre au lecteur, quitte à interrompre un instant le récit de M. Darzac, que M. Arthur William Rance qui, comme je l’ai rapporté dans Le Mystère de la Chambre Jaune, avait nourri pendant de si longues années un amour sans espoir pour Mlle Stangerson, y avait si bien renoncé, qu’il avait fini par convoler en justes noces avec une jeune Américaine qui ne rappelait en rien la mystérieuse fille de l’illustre professeur.
Après le drame du Glandier, et pendant que Mlle Stangerson était encore retenue dans une maison de santé des environs de Paris, où elle achevait de se guérir, on apprit, un beau jour, que M. William Arthur Rance allait épouser la nièce d’un vieux géologue de l’Académie des sciences de Philadelphie. Ceux qui avaient connu sa malheureuse passion pour Mathilde et qui en avaient mesuré toute l’importance jusque dans les excès qu’elle détermina — elle avait pu faire, un moment, d’un homme, jusqu’à ce jour, sobre et de sens rassis, un alcoolique — ceux-là prétendirent que Rance se mariait par désespoir et n’augurèrent rien de bon d’une union aussi inattendue. On racontait que l’affaire, qui était bonne pour Arthur Rance, car Miss Edith Prescott était riche, s’était conclue d’une façon assez bizarre. Mais ce sont là des histoires que je vous raconterai quand j’aurai le temps. Vous apprendrez alors aussi par quelle suite de circonstances, les Rance étaient venus se fixer aux Rochers Rouges, dans l’antique château fort de la presqu’île d’Hercule dont ils s’étaient rendus, l’automne précédent, propriétaires.