A Demotika, ils essayèrent de se procurer honnêtement des chevaux. Naturellement, ils ne trouvèrent pas une bête à vendre, ce qui fut heureux pour la bourse de M. Priski.
C'est dans ces tristes conditions que Rouletabille laissa Vladimir et Tondor que rien n'embarrassait, s'emparer de ce qu'on ne voulait point leur céder de bonne volonté. A l'ombre des ruines d'un vieux château, ils avaient découvert cinq magnifiques bêtes qui s'ébattaient paisiblement dans une cour déserte, cependant que, dans une autre cour, une petite troupe d'avant-garde bulgare, en attendant l'heure de la soupe, autour d'un chaudron, écoutait les airs plaintifs de la balalaîka.
Les chevaux étaient tout sellés. L'affaire fut vite faite. Les reporters, lançant leurs bêtes à toute allure, ne s'arrêtèrent qu'une heure plus tard. Ils n'avaient plus à craindre les Bulgares, mais les Turcs.
Rouletabille commença de mettre en ordre ses papiers. Il dissimula dans une poche secrète la lettre du général-major et sortit les fameux papiers chipés à Kirk-Kilissé, signés de Mouktar pacha et empreints de son sceau. Puis, s'estimant à peu près en règle, il permit aux chevaux de souffler.
En suivant les bords de la Maritza, il causait avec M. Priski.
Rouletabille ne perdait jamais une occasion de s'instruire.
Ainsi, dans le moment qu'il tentait de se rapprocher de cette Salonique habitée par le sultan déchu, il se faisait donner des détails sur l'existence d'Abdul-Hamid, et ce n'était point simplement pour en tirer un bon article.
M. Priski savait beaucoup de choses par Kasbeck, qui était le seul homme, si l'on peut dire, de l'ancien parti, que le nouveau gouvernement tolérait auprès d'Abdul-Hamid, parce que Kasbeck, en même temps qu'il avait conservé pour son ancien maître des sentiments de dévouement à toute épreuve, entretenait avec le pouvoir actuel d'excellentes relations. Par lui, les ministres pénétraient un peu dans la pensée d'Abdul-Hamid, et, par lui aussi, ils pouvaient, quand il était nécessaire, ce qui arrivait à peu près tous les quinze jours, démentir les fausses nouvelles que l'on répandait sur le sort du prisonnier. Tantôt on prétendait que le gouvernement l'avait fait mettre à mort et tantôt qu'il le soumettait aux pires tortures, dans le dessein de connaître enfin l'endroit d'Yildiz-Kiosk où l'ex-sultan avait caché ses immenses trésors. C'est alors que Kasbeck intervenait et disait:
—Je sors de chez Abdul-Hamid; il se porte mieux que moi!
—Est-il aussi cruel que l'on dit, monsieur Priski? demanda Rouletabille.
—Il l'est peut-être plus encore, s'il faut en croire les anecdotes du seigneur Kasbeck, qui charmait les longues soirées de la Karakoulé par le récit des fantaisies de son maître. Tenez, quelques heures avant d'être arraché de son trône, Abdul-Hamid a commis un meurtre. Il a fait venir une de ses Circassiennes, une de ses odalisques favorites, une enfant, et froidement, à coups de revolver, il l'a abattue. Quelques jours plus tôt, il a tué à coups de bâton une petite fille de six ans qui, innocemment, avait touché à un revolver laissé par lui sur un meuble. Furieux, ne se possédant plus, prétendant que l'enfant avait voulu le tuer, il l'assassina séance tenante. Je pourrais vous citer cent histoires de ce genre. Ah! on peut dire qu'il n'a pas le caractère commode! conclut M. Priski.