—Justement!…

—Tu n'as pas été long à regagner cet argent!…

—Les Bulgares s'étaient emballés sur les carrés du 22!… Or, avec cette montre, je sais très bien comment il faut faire pour ne point faire sortir les carrés du 22…

—Les deux cocottes! dit Vladimir.

—C'est la première fois que ces dames me portent bonheur, répondit La
Candeur.

XVIII
A CONSTANTINOPLE

Ce soir-là, à l'heure du thé, on ne parlait que de la terrible défaite des Turcs à Lüle-Bourgas, dans les salons de l'ambassade de France, où, avec leur bonne grâce coutumière, l'ambassadrice et l'ambassadeur accueillaient quelques représentants de la presse française. Réunion intime où l'on se communiquait les dernières nouvelles de la journée.

Dans un coin, on prêtait une extrême attention à Rouletabille, qui était arrivé à Constantinople sans que personne l'y attendît, quelques jours auparavant, et qui avait trouvé le moyen d'en ressortir pour assister au gigantesque duel. Il en était revenu au milieu d'une débâcle sans nom. Il racontait comment, pendant les quatre journées de bataille, Abdullah pacha, qui commandait en chef l'armée turque, était resté enfermé dans une petite maison de Sakiskeuï, où il avait établi son quartier général. C'est là qu'au hasard d'une randonnée, Rouletabille l'avait trouvé. Le général mourait littéralement de faim et ses officiers d'ordonnance étaient en train de gratter de leurs ongles la terre d'un maigre jardin, afin d'en extraire des racines de maïs qu'on faisait délayer et bouillir dans un peu de farine. C'est tout ce qu'avait à manger le commandant en chef d'une armée de 175.000 hommes!

Rouletabille avait donné à Abdullah pacha quelques boîtes de conserves qu'il avait emportées avec lui, et pendant trois jours, c'est lui, le reporter, qui avait nourri le général en chef.